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L’OMBRE À QUATRE MAINS

Par |2018-08-21T06:39:59+00:00 10 mars 2013|Catégories : Blog|

 

(Manifeste pour le renou­vel­le­ment du kilo­mé­trage poé­tique)

                                                                   À TOI  (Friedrich Schiller)

Moto : Autour d’un mot comme autour d’une lampe                              
             (…). Jamais pour une idée, mais pour un mot

                                                                                                                 
                               Edmond Jabès, Les mots tracent

 

À tâtons. Attends le bon plai­sir de la langue.

Décor, per­son­nages, rideau, heure exacte, entrées, alarme, sor­ties de secours, dans le texte à suivre.

Attention aux syl­labes. Il y en a une pour­rie, les piliers de la bouche prin­ci­pale datent de 1750, ceux de la secon­daire sont tel­le­ment écar­tés et tel­le­ment neufs, moi, nue et arro­gante.

Dénatte che­veux longs et du chi­gnon tombent des feuilles de papier (une cen­taine) que je com­mence à lire, la tête en bas, d’un air affec­té :

air nocif, lumière nocive, eau nocive, vivres nocifs, mai­sons nocives, jouets amis ani­maux nocifs, natio­na­li­té langue nocive, pays amour nocif, parents meubles vête­ments nocifs

Marche, défile, compte mes doigts, plu­tôt me rap­pelle bon cœur de quelque chose. Me pré­sente à moi-même, la garde d’honneur.

Les pour­par­lers entre moi, sourde-muette et moi, par­lante, se déroulent bien. Mission de conti­nuer souf­france ou sub­stance de ces cents papiers tom­bés du chi­gnon.

Dans le noir trouve ma che­mise noire par terre. Regarde car­reaux et lignes. J’illuminerai de bas en haut. Blanchissez rien, peuples de Derrida. Il nous ira en noir.

Corps noir manque à son sang noir. Et le noir se tourne les pouces.

À genoux. Je tourne un film por­no sur  la poly­sé­mie. Me faut une lame de rasoir, que zéro poi­lu et vierge soit mieux flam­bés.

Un vent froid apporte  l’écho :
– Inculpée, un pro­jec­teur vidéo va évi­den­cier tes mains !

L’écho lance des cailloux dans ma voix.
– Qui est là ? Qui ai-je appe­lé ?

Allume une ciga­rette dans la mémoire.
– Si ce n’est que toi, vas-y, avance, la col­li­sion nous ren­dra heu­reux.

LE CORPS QUI GOUVERNE :
– Née le 29, moi, le 10, lui, à deux cents ans de dis­tance. Friedrich le roux, lèvres char­nues, nez aqui­lin, den­telles, cils de soleil, tête incli­née, pen­sée dis­po­nible à toute fos­sette de gnose.

LE CORPS QUI AVANCE :
Celle-là, rose, maigre, dodue, brune, blonde, che­veux à la Jeanne d’Arc.

L’OMBRE À QUATRE MAINS :
Si ce n’est que toi, vas-y, avance !

Les che­veux poussent aux sons d’une lyre :

eau rose, mai­son de prin­temps, 4 chambres, amis d’été, jouets cré­tins, ani­maux une cen­taine, natio­na­li­té aucune, langue com­pli­quée, l’amour du pain bis à la mar­me­lade.

LE CORPS QUI GOUVERNE :

À la cam­pagne, par­mi chèvres, vaches, mou­tons, che­vaux, oies, canards, cochons, pin­tades, poules, moi­neaux, pigeons, tau­reaux, que tu sois pay­sanne !

Et lui, fils de l’officier Kaspar,  et de la pieuse luthé­rienne Dorothée, l’ espé­rant voir doc­teur croyant ou prêtre. En dépit des efforts pater­nels, Friedrich  écrit des poèmes.

De Petite-Étoile, fille. Et de Pavel, moi. Elle, mam’, de Noutza, et d’Aurélien, fille. Fille de réfu­giée, Noutza. De Marie B., de la Transylvanie san­glante, dans le Banat rou­main. Fuyarde, famine, guerre, Marie, deux natio­na­li­tés, brune, belle, lèvres extrê­me­ment mobiles, jacas­sant par plai­sir sur  Noutzy, copie fidèle. Aurelius, de Rosa, la gras­souillette, 1,60, née Nan, femme de curé. Aurelien Pépé, le grand aux oreilles pen­dantes. Tous les same­dis d’hiver, fait show « Oreilles volantes, dents en train de pous­ser ! », pata­ti pata­ta, flapp, miracle en cen­ti­mètres. Oreilles de pépé battent aile­rons. À tout moment, quatre dents décé­dées vont res­sus­ci­ter à leurs places. Abracadabra, allez hop, minute, une dent, deux, trois, quatre. Rit sous cape. Abracadabra ! Allez hope ! La fin, telle une poudre de pépins, cour­gette rouge, lak­sha juif, à petit feu. Bouche pleine, Aurelien fait cours de lutin-latin. Et ding-dong, la langue morte mit bas ita­lien, fran­çais, espa­gnol. Dans ma tête de gamine, pendent des bouches immenses, man­geant ce plat au lait de chèvre et kilos mul­ti­co­lores, sucrés, les langues  de pépé se balancent sur la table. Tout d’un coup, ma main droite cha­parde une tranche de fran­çais.

Bucarestoise A., tante, hiver 1970, m’invite chez elle, étu­dier fées, musique, pein­ture, bal­let. Chante, joue de l’accordéon et de la man­do­line, peins mûrs, vitres, pots de la mai­son, en des cou­leurs criardes. Parle la langue des ogres et des canards. Pars jamais. Pleure jour et nuit. Que  la famille (parents, mémés, pépés, voi­sins, cane­ton François) ne rendent l’âme, que fleurs ne se fanent, hiron­delles et moi­neaux n’explosent cause des mûres noires, que Fanny-sou­ris dans le pla­card ne vienne, y a l’attrape -sou­ris  de pépé. Tante A. écrit, deuxième page : « Dommage, Petite pour­rait gou­ver­ner l’monde ! Pissez pas contre talent ! Fâchée contre vous. Moi, Anne »

Un jour de 1768, Charles II (duc Karl Eugène) l’emmène à Stuttgart, étu­dier armes et théo­lo­gie, à l’Académie mili­taire.

CE CORPS QUI GOUVERNE :
Sans culotte, longue che­mise, peau  rouge, ce corps se raconte odeurs et goûts, fram­boises et mûres, prunes et coings. Divers jar­dins me tâchent de la bouche aux yeux, bouche aux pieds. Jus noir.

Toujours tête en bas, à suivre. Feuille numé­ro 40. Corps noir approche.

Lie d’amitié (Friedrich) avec les braves et les riches de Marbach.

Feuille 40, dans le Banat rou­main. La 41-e à Stuttgart, en Allemagne. M’éloigne, tête en bas.

LE CORPS QUI GOUVERNE :
Amitié avec Étoile, mam’, avec Lucie, blonde molle, rue du cime­tière, Dorine, s’accrochant au cha­douf pour tou­cher l’eau du puit (ses pou­pées second hand sont  des man­chotes, petits copeaux- pro­thèses dans les trous des épaules), et la fameuse Rika, voleuse de gâteaux, pilant  son propre père, de la confi­se­rie cen­trale. « J’ai faim ! J’ai faim ! », ses pou­pées grandes gueules, dans leurs boîtes en car­ton, en sont cou­pables.

MOTIVATION D’ORDRE ESTHÉTIQUE.  QUELQU ’UN DE LA FEUILLE 41 :
N’y a-t-il pas moyen de te taire ?

LE CORPS QUI AVANCE :
air en car­ton, lumière en car­ton, eau en car­ton, vivres en car­ton, mai­sons en car­ton, jouets ani­maux en car­ton, pays, natio­na­li­té, langue de car­ton, meubles, vête­ments et abso­lu car­ton. abso­lu­ment puzzle.

(Ce refrain accède au code de la réa­li­té.)

UNE VOIX DE LA 41-e :
– Et à lui, à ton bard pré­fé­ré, tu fais quoi vipère ?

LE CORPS AVANCE, LE RÉEL EST VOILÉ :
Des odes pour la joie, lui, odes pour la perte de la joie, moi. Étudie latin, phi­lo­so­phie, méde­cine, che­vaux et armes, F. Moi,  latin, lutins, lak­sha, loco­mo­tives, roue du potier, genres de mar­me­lade- théâtre aux yeux fer­més, phi­lo­so­phie noire.

Commun : Die Jungfrau von Orleans. Visions de Pucelle. Robe belle mariée, deux fois habillée,  que fina­le­ment Marie Stuart n’en a pas eue, moi, elle, lui, il écrit drame Marie Stuart (1800), bosse avec Goethe, moi contre moi. Charlotte von Lengefeldt épouse lui, mariée avec Singer, suis – moi.

Pneumonie, pleu­ré­sie, il les a. Au bon­heur de toutes les  mala­dies, j’enchante le mal.
L’on se connaî­tra 200 ans après le 9 mai 1805, à Weimar, sa mort, me voit dor­mir le 1-er  octobre 2000, figée dans son fau­teuil mili­taire, à Stuttgart, post­mo­derne dans une boîte en ciment. La numé­ro 30.

L ‘OMBRE À QUATRE MAINS HURLE, PRÉTEND LA LOGIQUE :
– La 30 ! Dorment ensemble, cha­cun à sa façon de fer­mer les yeux, parlent langues dif­fé­rentes, même temps, se com­prennent jamais.

LA FIN D’UNE PROPOSITION. UNE VOIX TRÈS CONNUE :
– C’est quoi zéro poi­lu, madame l’inculpée ?

LE CORPS QUI AVANCE TIENT PLUSIEURS DOCUMENTS À LA MAIN

Me regarde lon­gue­ment, lui fais man­ger de ma citerne, lar­mes­mar­me­lade. M’écoute lon­gue­ment, lui fais décou­per les oreilles, les mains, le cœur, m’offre ce qu’il lui reste (pieds, meubles, objets d’écriteur, voix d’espoir, silence, cour et formes de châ­teau  über­gang­ss­til ), ne lui laisse rien, à part l’image de Roumanie à l’étranger, dont nul n’aime plus rien entendre.

LA BOUCHE PRINCIPALE S’ENTEND DEPUIS 1750. ELLE CLAQUE DES DENTS :
– Larve laqué !

Son écho :
– On est contre l’écrit !

– Larve laquée !

Son écho :
-On n’aime pas poé­sie !

–  Larves laqués !

Son écho :
– On a honte des poètes ! Terres et ciels pour­rissent à cause de !

À bas Dormeurs du val !

Son écho :
– À bas larves laqués !

BOUCHE SECONDAIRE S’ENTEND PAS, MAIS ELLE DECLARE :

– La symé­trie vie-mort, blanc-noir, ordre-désordre – zéro poi­lu !!!!!!!!!!!!.

Je tends un arc vers mon front : « Prenez ma tête ! Ou je le ferai moi-même. Suis Sagittaire » :

– Poétiser n’est pas idéa­li­ser ? Et idéa­li­ser n’est pas un repas funé­raire ?

Regarde mes paumes. Cherche noise.

– Et idéa­li­ser n’est pas repas funé­raire ?

Secours d’urgence, ne me réponds jamais, m’attache à un piquet de la mémoire.

LA MÉMOIRE :
– Cite toi – même : « Le poids zéro de la femme qui  sur la symé­trie oppo­sée écrit main­te­nant,  truc d’ancienne par­ti­cule, écrit Peter Higs, à nou­veau, ce méca­nisme tem­po­rel rompt spon­ta­né­ment symé­tries – symp­tômes, ne par­lons plus de leurs traits com­muns ». Cite ça et file !

L’OMBRE À QUATRE MAINS ME MONTRE SON AURICULAIRE :

Au fond, redres­sé, Schiller en den­telles noires, roses noires à la main, quitte le pos­ter noir. En détail, zéro poi­lu me traîne durant ces forêts de che­veux et poils.

LE ZÉRO POILU :

pas d’air, pas de lumière, pas d’eau, pas de vivres, pas de mai­son, pas de jouets, pas de pays, pas de langue, pas d’absolu, que cette tranche de fran­çais rouge.

 

NOTE : Entre 2000 et 2003, j’ai eu deux bourses de lit­té­ra­ture en Allemagne, à Stuttgart, dans une Académie Internationale, ancien châ­teau appar­te­nant au duc Karl Eugène de Württemberg, là où autre­fois le poète et le phi­lo­sophe Friedrich Schiller avaient fait des études mili­taires.

Stuttgart, entre le 21 décembre 2003 et le 1 jan­vier 2005

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