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Luc Dietrich

Par |2018-08-15T05:57:32+00:00 21 juin 2012|Catégories : Critiques|

Luc Dietrich est, à n’en pas dou­ter, un écri­vain mécon­nu. De ces écri­vains qui, à l’instar de Daumal ou Gilbert-Lecomte, croisent d’autres par­cours d’écrivains, renais­sant ain­si régu­liè­re­ment avant de ren­con­trer un « public ». L’homme est né en 1913 et est mort en 1944, durant les bom­bar­de­ments amé­ri­cains de Normandie, une mort racon­tée de manière poi­gnante par son bio­gra­phie Frédéric Richaud. Et si le lec­teur res­sent une telle empa­thie envers Dietrich, à l’approche de la fin de sa vie et de la fin de cette bio­gra­phie, c’est essen­tiel­le­ment dû au talent de conteur de Richaud. Du rythme de cette vie menée tam­bour bat­tant, courte, intense, ponc­tuée de drogues et de femmes, le bio­graphe rend plei­ne­ment compte par la musique de sa propre écri­ture. Nous sommes de ceux qui atten­daient ce tra­vail depuis de nom­breuses années, depuis la lec­ture du Daumal écrit par le même bio­graphe. Et nous ne sommes pas déçu, bien au contraire.

Dietrich et Daumal… Lanza del Vasto, aus­si. Des des­tins croi­sés, insé­pa­rables. Ils paraissent être des écri­vains. Mais qu’est ce que cela, un écri­vain ? Avec ces hommes, rien de ce que nous ima­gi­nons en ce début de siècle. Ici, l’écriture n’est pas un but en soi, pas un métier (quelle hor­reur !), encore moins un vœu de recon­nais­sance égo­tique. Elle jaillit au cœur de l’angoisse d’être, au plus pro­fond du déses­poir de l’homme chu­té et conscient de l’être. Elle peut prendre la forme du roman, comme chez Dietrich, ou de la poé­sie, ain­si de Daumal et Lanza del Vasto, elle n’en demeure pas moins, essen­tiel­le­ment, dia­logue et res­pi­ra­tion avec et dans le Poème. L’écriture n’est qu’un moyen, un mode d’expression de l’état de l’être des hommes Dietrich, Daumal et Lanza del Vasto. Il n’est guère éton­nant qu’ils se soient croi­sés, ren­con­trés, aimés par­fois, et même durant de longues années, tant leur pré­oc­cu­pa­tion d’être était leur point com­mun. Ce sont des cher­chants, des hommes qui uti­lisent un temps l’écriture afin de pro­gres­ser vers le plus pro­fond d’eux-mêmes, en quête du Lieu d’être d’origine de cet homme incar­né que nous sommes deve­nus. Ils naviguent vers l’origine. Et cela ne va pas sans mal. Daumal a mené moult expé­riences, a écrit de la poé­sie, a mené les opé­ra­tions du Grand Jeu, la prin­ci­pale aven­ture « lit­té­raire » du 20e siècle, à côté de laquelle le sur­réa­lisme est un amu­se­ment soli­taire de jeunes filles, ce que le poète écri­vit d’ailleurs à Breton, en termes plus choi­sis. Puis il a dis­pa­ru, avant de mou­rir. Disparu à la lit­té­ra­ture s’entend, par­ve­nu au plus près d’un axe de vie plus sub­til. Il en va de même pour Lanza del Vasto, poète recon­nu qui s’en va ren­con­trer Gandhi avant de construire une Arche de paix. Regardez leurs visages, si l’occasion se pré­sente, leurs figures peu avant de mou­rir, et vous y lirez sans doute bien des infi­nis. Nous sommes ici au contact d’hommes reliés à la spi­rale de la vie, au prin­cipe même de la vie, bien au-delà du voile de ce monde appa­rent dans lequel nous avons l’illusion de vivre. Ce genre d’hommes, ce ne sont pas des écri­vains, ce sont des soleils noirs, archi­tectes d’une renais­sance inté­rieure toute entière menée sous le signe des étoiles. Luc Dietrich était de ces hommes et cela Richaud le montre avec talent. Il montre aus­si com­bien celui-ci vivait son état de l’être avec plus de souf­france que ses deux aînés, com­bien aus­si la ren­contre avec Daumal a pu le ras­su­rer. Ainsi que l’amitié qui ani­ma ces deux hommes au soir d’une vie ache­vée bien jeune, au sens bio­lo­gique du terme, pas au sens spi­ri­tuel ; en ce der­nier sens, nous avons affaire à des vieillards. La dif­fi­cul­té de Dietrich fut de fixer sa recherche inté­rieure sur le centre de sa per­son­na­li­té, ce à quoi il ne par­vint jamais, sans doute pour des rai­sons liées à une enfance pour le moins désas­treuse, à la place de sa mère, une place d’absente conti­nuel­le­ment pré­sente. Il est entre­te­nu par des femmes, il croise et est défen­du par les plus grands poètes de son temps, il est mal­adroi­te­ment sou­te­nu par un Lanza qui est là, puis qui part, revient, s’absente de nou­veau, au son de l’abandon. Puis, comme Daumal, sa route croise celle de Madame de Salzmann, dont on mesure trop peu le rôle au sein des milieux en quête de tra­di­tion pri­mor­diale de ce temps. De là, il entre chez Gurdjieff, per­son­nage dont notre pré­sent garde une image à la fois sul­fu­reuse et étrange. Une sorte de mage à l’attrait impor­tant, capable de cris et de fureurs mais aus­si de conseils alors jugés ini­tia­tiques. En lisant cette bio­gra­phie, c’est tout un monde que l’on fait renaître et ce monde titille en nous la petite flamme qui veille. C’est à espé­rer, du moins.

 

Frédéric Richaud, par ailleurs roman­cier, enquête sur Luc Dietrich depuis près de vingt ans. Il a pré­fa­cé et anno­té les deux romans de l’écrivain parus aux édi­tions Le Temps qu’il Fait. On lui doit aus­si une bio­gra­phie de réfé­rence consa­crée à René Daumal (Grasset).

    

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