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Lutenitsa

Par | 2018-05-25T00:58:59+00:00 13 janvier 2013|Catégories : Blog|

 

1. Le trente-huit juillet
(la nuit der­nière j'ai brû­lé tous les dic­tion­naires sur le bal­con,
aucun d'eux ne conte­nait ton nom)

il a écrit que juillet est plus long que l'été
même la pluie d'été est plus longue que juillet
ton nom est plus long que tes che­veux

je n'écrirai pas ton nom ici

 

2. Juillet est plus long que l'été
(si c'est le mois où tu eus ta coupe de che­veux la plus courte)

nous avons dit « émon­dons la vigne »,  nous avons émon­dé
« glo­ri­fions l'ombre de la vigne »,  nous avons glo­ri­fié

le ciel trans­pire
et parle de la mort
cela seul suf­fi­sait
à puri­fier tout le sens

midi cher­chait sa place
dans les phrases
comme une pré­po­si­tion anxieuse

nous avons émon­dé les noms de midi et la pierre humide
(nous le fîmes pour qu’ils vivent à jamais)

nous avons dit « enrou­lons les feuilles de vigne », nous avons enrou­lé
et cui­si­né

nous avons fait l’amour
mais ce que nous n'avons pas dit était
« fai­sons l'amour sous la vigne »

 

3. L'été est un rat mouillé, juillet est un vil­lage en qua­ran­taine
(la pluie s'étend comme une phrase sans fin d'un livre inti­tu­lé
« Ne pas pou­voir aller dans une ville »…)

ma ville est un hai­ku
à quatre vers
et se tient au milieu de la plaine

Je t'ai écrit cet été-là « J'ai dû quit­ter l'école,
ils nous forcent à chan­ger nos noms »
Cet été-là je t'ai écrit « On va m'enrôler pour le ser­vice mili­taire
mes études de théâtre inache­vées, fini de jouer sur scène »

Cet été-là je t'ai écrit trois haï­kus de plus

Cet été-là je t'ai écrit sur l'azalée en fleur, et com­ment
nous cam­pions sur le pla­teau de pru­niers pour la pre­mière fois sans toi
et com­ment un édi­teur a refu­sé mon livre
j'ai écrit « les jours sont ordi­naires, tout est folie
mais nous sommes en train de nous y habi­tuer »

J'ai écrit « Nous avons ouvert une bou­teille de vin sur le brise-lames,
et célé­bré l'anniversaire de la décou­verte de la pre­mière édi­tion de
« L'Institut d'ajustage des hor­loges »
et le rhu­ma­tisme d'automne du chat de ma tante s'aggrave et
ils nous forcent à quit­ter nos mai­sons »

J'ai écrit « par­tout mon pays s'écroule, mais toutes mes pen­sées sont pour toi »

Je n'ai pas pu écrire « ils ont emme­né ton frère à l'asile »

Le lan­gage est un camp de concen­tra­tion, mon pays est une mine vide
Ma classe de théâtre res­te­ra inache­vée jusqu'à la fin des temps

 

4. Trois haï­kus
(l'été est une parade moite dans un débit de bois­sons, l'automne est une petite fille
qui se masse les pieds et répète ses répliques en atten­dant son tour)

lait de juillet
à l'ombre des figues
l'abeille s'accouple avec le cri­quet

j'ai bu trois tasses
un haï­ku dans la deuxième
l'eau est vivante

tes yeux noi­sette
cet été ne sera pas pai­sible
mur­murent les mar­ron­niers d'Inde et le vent

 

5. Lutenitsa
(le lan­gage mord juillet, des cha­meaux bleus tra­versent
la nuit de désert enra­gée de tes che­veux)

lute­nit­sa, lute­nit­sa
ton nom signi­fie sauce papri­ka avec du miel
mais je l'ai appris trop tard
 

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