> Lydie Dattas, La Blonde, Les icônes barbares de Pierre Soulages

Lydie Dattas, La Blonde, Les icônes barbares de Pierre Soulages

Par | 2018-05-24T21:22:44+00:00 29 mars 2015|Catégories : Critiques|

Avec un cin­glante et tran­chante saga­ci­té, dans une langue à la fois sapien­tielle et tur­ges­cente, Lydie Dattas dévoile l'indicible en le recou­vrant de la fumée com­pacte d'une poé­sie radi­cale. En déchi­rant par le verbe non émous­sé le voile en appa­rence trans­lu­cide du sacré artis­ti­co-cultu­rel, elle nous tend à voix nue la cruelle évi­dence du réel.

Adéquation dis­jonc­tive de sa langue avec les noirs mono­lithes de toile, ces béances outre-noir qui véhi­culent une lumière sans âge. Une lumière éter­nelle qui ne dépend plus des condi­tions de l'espace temps. La Blonde. Cette aveu­glante lumière incréée vient visi­ter ce monde sous­ter­ré sur les ailes de géants aveu­glés que sont les toiles de Soulages.

La poète le sait. 

Les signes cou­rants, conve­nus, ras­su­rants, elle les éli­mine, les sous­trait (comme l'icône sur­na­tu­relle éli­mine, refuse, dénie la pers­pec­tive). Elle dé-dit par l'écrit un ver­nis noir opaque qui irra­die un outre-sens. Astéroïde onto­phage qui res­plen­dit à mesure qu'il se dévore. Le texte se lit en état de transe, pos­sé­dé par la voix psal­mo­dique qui s'élève et sur­git à chaque lec­ture, voix enfié­vrée de nuit, scan­sion brû­lante, rauque et ramas­sée.

La pein­ture de Soulages est apo­pha­tique. Elle a à voir avec la ténèbre plus que lumi­neuse de la théo­lo­gie néga­tive de l'Aréopagite.

Ces nuits rec­tan­gu­laires qui offrent le saint chrême du noir aux mou­rants du vir­tuel sont insom­nie divine. Dédaigneux des cou­leurs suceuses de rétines, le sou­ve­rain des régions noires abats ses chefs-d'oeuvre noc­turnes. Ajoutant chaque fois une uni­té à l'infini, il décline toute la gamme des pré­cieux noirs eck­har­tiens. p. 85

Mais, et ce mais est d'importance, elle résonne, glas d'ombre opaque et puis­sante, dans une époque d'athéologie posi­tive. Aux heures éti­rées où Dieu est mort. A tout le moins l'idée de Dieu, l'image que le monde s'était « for­gée » de Dieu, l'idée de Dieu qui fon­dait la domi­na­tion de « ce monde ». C'est une idole, un totem théo­lo­gi­co-poli­tique qui a été abat­tu.

La poète le montre.

Les toiles de Soulages sont les contre-icônes bar­bares de cet état, de ce trône ren­ver­sé dont le ren­ver­se­ment est pour ce monde une joie constante, appa­rente ET un trouble, mas­qué mais per­pé­tuel. Entailles ouvertes dans la chair vani­teuse de la clar­té men­teuse de ce monde.

Contre-icônes, car l'outre-noir du maître c'est, non pas le néga­tif, mais l'ultra-vision qu'a l'occident  du fond doré des icônes… En terme ico­no­lo­gique ce fond se dit « lumière ». Qu'elle que soit la qua­li­té des figures repré­sen­tées sur ce fond (qui, en fait émergent du sans-forme de cet or) c'est le mag­ma pre­mier qui importe et l'emporte.

La poète voit. Tel le peintre…

Le vision­naire du noir a sur­vé­cu à l'effondrement de tant de bûchers inté­rieurs – à tra­vers quoi bavait le feu d'un autre monde – qu'il croit que jamais ne l'abandonnera son étoile. Cerné de larges pots de nuit liquide, il laisse cou­ler de son pin­ceau l'onction du noir. Chaque fois qu'il peint, il détruit son propre sol et tombe à une pro­fon­deur plus grande. p.35

L'oeil fur­tif du regar­deur n'y voit goutte. Celui, las­cif, de l'esthète guère mieux. On y voit reflet de soi. Médiocrité de faible inten­si­té ou culte de l'apparence théo­ri­sé en gla­cis com­pact et abs­trait.

L'outre-noir révé­lé par le verbe de Lydie Dattas c'est le puits sans-fond de l'Imaginal, l'Insondable mag­ma de l'Incréé, l'indécidable de l'in-forme non-dit, de l'informulé pro­fé­ré… Le noir serait l'absence de cou­leur. L'outre-noir c'est la pré­sence réelle révé­lée par l'absence, la pré­sence vraie dont l'essence est l'absence à ce qui « est » (ou semble être). L'outre-noir… superbe langue in-dites, sublime de son impos­sible dic­tée, écrite d'une lave d'encre plus noire que les plus pro­fondes abysses. L'outre-noir c'est l'avers, le ren­ver­se­ment in-vu, impen­sé, abso­lu­ment insur­pas­sable de l'abyssal.

Ni dulie ni hyper­du­lie néces­si­tés. Nul culte aux icônes bar­bares. Ni culte ni hymne ou – à mini­ma et, sitôt impro­vi­sés sitôt reje­tés, absor­bés, ren­dus au vibrant-néant, au méon rayon­nant secrè­te­ment. A suivre Lydie Dattas dans sa des­crip­tion-per­cep­tion des titans outre-noirs de Soulages, de leurs signes-balafres, de leur cica­traces on se retrouve comme plon­gé dans l'arrière fond méta­phy­sique des romans de Youri Mamleev. Une spi­ri­tua­li­té sau­vage et expé­ri­men­tale des tré­fonds. Effroi et ravis­se­ment.

Phonèmes conduc­teurs de cou­rant poé­tique, les sillons tau­rins trans­mettent leur clar­té de phos­phore. Rien que le nom impro­non­çable écrit par Dieu lui-même avec son ongle cras­seux. p.34

 

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