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MALIK OUSSEKINE

Par | 2018-05-25T03:23:39+00:00 5 octobre 2012|Catégories : Blog|

 

Avec ces grandes lumières comme des étoiles mortes
  Nous construi­rons peut-être un soleil

    Jacques Prevel

Les dés sont jetés dans les entrailles du pay­sage
La révolte n’avale pas sa colère
Ni la cendre son feu

Assemblée géné­rale
Grève
Occupation des locaux

La rage n’avale pas son fer à sou­der
Ni la pierre son rêve de rivière

Première manif
tracts
ban­de­roles
et pan­cartes

Hiver 86
La pluie crache l’ancre d’un soleil noir
Et serre les poings au fond d’une impasse
Fleurie d’oiseaux-cicatrices

Grève recon­duc­tible
Jusqu’au retrait du pro­jet de loi Devaquet

Dans le cor­tège
Tes yeux sont un bûcher public
Qui embrase les bou­le­vards de Paris

La joie est blonde comme un cou­teau
Entre les doigts d’ortie de la cer­ti­tude

Génération
Ma foule ma mul­ti­tude
J’entends battre ton sang
Dans les oreilles sourdes du monde

Mon je mon nous
Tu n’es pas la géné­ra­tion bof atteinte de sida men­tal
Dont parle Louis Pauwels

Tu es celle que l’on n’attendait pas
Tes yeux sont déco­rés par l’amour
Le ciel dans la gorge comme un cri

La rue nous appar­tient enfin
Et déborde des trot­toirs de la Seine
Pour raser la fausse barbe de la vie

Barricade en haut du bou­le­vard Saint-Michel
Évacuation  les C.R.S.
La Sorbonne
Est prise la tête dans le sac

Repli sur le Quartier latin
Avec la haute mer
Dans un bocal d’arracheurs de dents

Le sang creuse l’œil dans l’oreille
Le temps dort debout en cale sèche

Paris ignore encore
Ce que sera cette nuit du 5 au 6 décembre 1986

Matraques sur les ver­tèbres des étoiles
Le pou­mon vomit son gou­dron

Les chiens sont lâchés
La nuit est armée
48 motos de trial rouge vif

Sirènes hur­lantes
Vrombissements
Les motos giclent d’une rue à l’autre
Et zig­zaguent sur nos ver­tèbres

Sur chaque moto deux flics
L’un conduit l’autre joue de la matraque
Du « bidule »
Avec la corde de ses nerfs

Matraques !

Nous cour­rons comme des cra­chats
Des slo­gans
Des mots
Des émo­tions

Nous cour­rons comme des Maghrébins
Des Juifs
Des com­mu­nistes
Des jeunes de 18 ans
Le gibier du soir

Nous cour­rons jusqu’au nau­frage du souffle
Insectes du sang

Ils matraquent le ciel
Qui tombe en bas de l’escalier

Ils pié­tinent les yeux du désir

Nous titu­bons dans les caves du tym­pan
Qu’ils viennent de cre­ver

Ils lacry­mo­gènent les arbres
Ils savatent la pluie
L’air se déchire

Matraques
À marée haute
À marée basse
Une comète s’écrase
Derrière la scie des toits

Matraques du monde
Les chiens sont à nou­veau lâchés
La nuit est tou­jours armée

Un cock­tail Molotov sort d’un pla­tane
Une moto embrasse le bitume
Deux chiens à terre
Pavés dans leurs gueules !

Matraques de Paris
de Berlin
de Rome
de Moscou
de Varsovie
de Santiago
de Soweto
et d’ailleurs

Matraques
Nous valons bien nos frères
Que vous vous avez si bien schla­gués hier

Tir ten­du
Enucléation de l’œil
Fracas de la face

La pluie lèche les fleurs noires de leurs plaies
Qui sont aus­si les nôtres

Fracture de la base du crâne
Enfoncement orbi­taire
Amputation d’un membre

Malik !

Les matraques peuplent notre nuit
Jusque dans les halls des immeubles

Matraques
Dans le hall du 20 rue Monsieur-le-Prince
Sur le jeune homme à terre
Sur Malik Oussekine
Les yeux révul­sés
Le visage tumé­fié

Matraques
Qui tapent avec délice
Qui écrasent avec haine
Qui cassent  jusqu’à l’orgasme

Matraques sur moi
Sur nous
Sur lui

Matraques
Deux matraques
Qui cognent
Qui cognent jusqu’à la mort
La mort de Malik
De Malik Oussekine

Malik Oussekine
Vingt-deux ans
Et les yeux morts de la Méditerranée
Pour tout sou­rire

Malik Oussekine a été assas­si­né cette nuit

Au matin du 6 décembre 1986
Place Saint-Michel
La vie nous tombe des mains
Comme un pavé
Qui roule dans les fau­bourgs noirs de la rage

Malik Oussekine a été assas­si­né cette nuit

Le jour se déman­tèle dans les os
D’un petit matin de brouillard
Que je n’oublierai pas

Malik Oussekine est mort hier soir
Assassiné comme les yeux bleus de la Méditerranée.

 

 

Paris, décembre 1986

 

NOTE :

En novembre et décembre 1986, un impor­tant mou­ve­ment étu­diant et lycéen (plus de 1 300 000 per­sonnes) secoue la France en s’opposant au gou­ver­ne­ment de droite et au pro­jet de loi dit « pro­jet Devaquet », qui pré­voit notam­ment la sélec­tion des étu­diants et la mise en concur­rence les uni­ver­si­tés. Sous la super­vi­sion de Charles Pasqua, ministre de l’Intérieur, à l’origine de lois anti-immi­grés, la répres­sion est bru­tale. De vio­lents affron­te­ments entre jeunes et forces de l’ordre émaillent quo­ti­dien­ne­ment les mani­fes­ta­tions. Dans la nuit du 5 au 6 décembre 1986, à Paris, au terme d’une mani­fes­ta­tion, les Voltigeurs de la police sont lâchés dans les rues du Quartier latin. À minuit, Malik Oussekine, vingt-deux ans, étu­diant sans his­toire à l'Ecole supé­rieure des pro­fes­sions immo­bi­lières (ESPI), qui s'était tenu à l'écart du mou­ve­ment étu­diant, sort d’une boite de jazz, lorsqu’il est repé­ré par deux Voltigeurs. Pourchassé, il se réfu­gie dans le hall d’un immeuble, où, mis à terre, il est frap­pé à mort par les deux poli­ciers. Son décès et les impor­tantes mani­fes­ta­tions pro­voquent, le len­de­main, la démis­sion d’Alain Devaquet. Le Premier ministre, Jacques Chirac, retire le « pro­jet Devaquet », le 8 décembre. Le 10 décembre, quatre-cent mille per­sonnes mani­festent en silence, à Paris, en por­tant des pan­cartes : « Ils ont tué Malik ». Plus d’un mil­lion de per­sonnes ren­dront hom­mage à Malik Oussekine, dans toute la France. Les deux « vol­ti­geurs » res­pon­sables de la mort de Malik Oussekine : le bri­ga­dier Jean Schmitt, 53 ans à l'époque des faits, et le gar­dien de la paix Christophe Garcia, 26 ans, pas­se­ront trois ans plus tard devant la Cour d'Assises de Paris pour…  « coups et bles­sures ayant entraî­né la mort sans inten­tion de la don­ner ». Ils seront condam­nés en jan­vier 1990 à … 5 ans et… 2 ans de pri­son…  avec sur­sis.

 

                                                                                      

 

Le 6 décembre 2006, une plaque com­mé­mo­ra­tive a été inau­gu­rée en pré­sence de la famille de Malik Oussekine et du maire de Paris, Bertrand Delanoë. Des cri­tiques seront émises en rai­son du texte, qui ne pré­cise pas que la mort de Malik est due à des poli­ciers, et de l'emplacement de cette plaque, pla­cée au sol et non sur le mur du 20 Rue Monsieur-le-Prince, Paris, à quelques mètres de la Librairie-Galerie Racine.

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