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Mange Monde, 6

Par | 2018-02-19T08:59:25+00:00 29 mars 2014|Catégories : Blog|

 

 

 

Ce der­nier numé­ro en date de la revue cou­sue main des édi­tions Rafael de Surtis s’ouvre sur un texte du poète Tahar Bekri, texte dont l’entame sur­pren­dra bien des lec­teurs en nos contrées dépoé­ti­sées (car nous vivons peut-être plus une dépoé­ti­sa­tion de notre monde qu’un désen­chan­te­ment de l’ensemble de ce même monde) : « Dans les pays arabes du Golfe, il y a aujourd’hui des com­pé­ti­tions poé­tiques trans­mises en direct à la télé­vi­sion, où les poètes sont comme des stars de la chan­son et où la récom­pense peut s’élever jusqu’à un mil­lion de dol­lars… En pleine crise finan­cière mon­diale ! ». Et d’être intri­gué : pour­quoi « diable » Tahar Bekri vient-il nous par­ler de cela ? Pour nous rap­pe­ler que la poé­sie est un « art majeur » depuis (presque) tou­jours au sein du monde arabe puis musul­man. Et pour nous expli­quer les par­ti­cu­la­ri­tés de l’histoire de ces poé­sies tout à la fois par­ties pre­nantes de la vie des musul­mans et condam­nées par les auto­ri­tés cora­niques. Mais pas seule­ment : Tahar Bekri parle de la néces­si­té, de l’urgence de la poé­sie, dans ce monde comme par ici ; urgence du rôle à jouer en tant qu’elle serait par nature une "uto­pie". Le poète parle du com­bat qui se noue à tra­vers la pré­sence et la publi­ca­tion de la poé­sie. Comment ne pour­rions-nous pas sous­crire à ce cri poli­tique et poé­tique du cœur en un ter­ri­toire, Recours au Poème, qui s’inscrit dans la plus intense volon­té contem­po­raine de dif­fu­sion de la poé­sie, la toile ? Il est urgent de com­battre en effet et pour cela néces­saire de déve­lop­per l’utilisation des outils les plus intenses de la lutte. Le front n’est plus rouge ni noir, il est online.

Un seul bémol de notre point de vue : le choix du mot "uto­pie", que nous ne vou­lons plus asso­cier en tant que concept de pen­sée au vivant du Poème. L'utopie, sans que l'on y prenne garde, est peu à peu deve­nue le lieu de sa propre inver­sion. Et une arme de l'anti poé­sie, ce que Guénon appe­lait à juste titre la contre ini­tia­tion. On lira le récent et brillant essai de Frédéric Rouvillois au sujet de ce mot désen­chan­té (Crime et Utopie, Flammarion, 2014).

Dans les pages qui suivent, le poète, plas­ti­cien, édi­teur et agi­ta­teur de consciences Paul Sanda, nous parle de son mois de novembre du côté de Quimperlé, à l’invitation de la Maison de la Poésie du coin. Sous le doux cli­mat local, le poète a trou­vé le temps de relire Rachilde, avec un œil dif­fé­rent de celui d’un groupe sur­réa­liste qui atta­qua vio­lem­ment l’écrivain deve­nue ins­ti­tu­tion au début des années 30, lec­ture qui conduit Sanda à sou­pi­rer devant la « rin­gar­dise » de la roma­nesque sphère lit­té­raire offi­cielle. Nous ne serons pas d’accord avec lui. Bien sûr, tout un pan du lit­té­raire contem­po­rain est nul. Comment cela pour­rait-il en aller autre­ment ? Cependant, com­pa­rer Gavalda ou Nothomb à Rachilde tend à lais­ser pen­ser que ces deux der­nières seraient… com­pa­rables (jus­te­ment) à Rachilde. Ce n’est évi­dem­ment pas le cas. Et peu la peine d’en par­ler fina­le­ment. Le poète évoque ensuite sa propre écri­ture, du côté du Sémaphore du Créac’h, et ses ami­tiés bre­tonnes.

Les pages offrent ensuite un entre­tien en com­pa­gnie d’Andrea Iacovella, fon­da­teur de La rumeur libre édi­tions.. L’entretien com­mence par l’évocation de l’un des poètes majeurs de la mai­son, Patrick Laupin, lequel a obte­nu le prix SGDL de la poé­sie pour l’ensemble de son œuvre en 2013. L’occasion de s’interroger sur les prix et cete­ra. L’ensemble de cet entre­tien per­met de s’attacher à une per­son­na­li­té pas­sion­née, tant du côté de son acti­vi­té édi­to­riale qu’artistique. Notons que l’entretien a été réa­li­sé à Lodève, en juillet 2013, lors du fes­ti­val Voix de la Méditerranée « dans le chant des cigales et le mur­mure de la rivière ». 

Vient ensuite un superbe dos­sier dont le titre ne nous est pas entiè­re­ment incon­nu, « Regard sur… Les poètes du monde Arabe », où l’on retrou­ve­ra avec bon­heur nombre de voix qui portent loin : Girgis Shoukry, Mazen Maarouf, Khaled Bensalah, Maram Al Masri, Salah Al Hamdani, Abderrazak Sahli. Ce dos­sier est à lire pour ceux qui ne connaî­traient pas (encore) ces voix qui disent, depuis des mondes en grande souf­france.

La parole est ensuite à Jean-Pierre Siméon, dans « Le second entre­tien » recueilli au « siège du Printemps des Poètes », en 2012. 

Les pages de créa­tion actuelle donnent à lire, sous la hou­lette de Serge Torri, des textes de Bruno Geneste, Christian Monginot, Jean-Marc Gougeon, Lydia Padellec, Guillaume Decourt, Patrice Blanc et Richard Ober. De la bien belle œuvre.

Et comme à l’habitude, la beau­té des pages est accen­tuée par celle des œuvres d’art repro­duites, signées Mazen Maarouf.

On se ren­dra donc sur le site des édi­tons Rafaël de Surtis, en cours d’actualisation, pour consta­ter l’indéniable qua­li­té du cata­logue, par­ti­cu­liè­re­ment dans le domaine de la poé­sie et des spi­ri­tua­li­tés. Ce numé­ro sixième de la revue Mange Monde est évo­ca­teur de l’histoire de la mai­son dans laquelle il paraît, mai­son qui autre­fois édi­tait la revue Pris de Peur, mai­son qui a trou­vé une place ori­gi­nale dans le monde de la poé­sie, tout à la fois en dedans et en dehors. Un peu comme étaient les pre­miers chrétiens/​chercheurs de connais­sance par rap­port au monde dans lequel ils vivaient. Mange Monde est un espace qui « sou­tient abso­lu­ment l’expression la plus libre » dit sa toute der­nière page : ce pro­gramme est ici entiè­re­ment réa­li­sé.

 

 

Mange Monde, numé­ro 6, jan­vier 2014
Editions Rafael de Surtis. 7 rue Saint Michel, 81170 Cordes Sur Ciel.
Direction : Paul Sanda et Serge Torri
Rédacteur en chef : Vincent Calvet
Site inter­net : http://​www​.rafael​de​sur​tis​.fr/
Vincent_​Calvet@​yahoo.​fr
Le numé­ro : 15 euros

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