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Marc Alyn, La Combustion de l’Ange

Par |2018-10-19T15:26:18+00:00 19 juillet 2012|Catégories : Critiques|

À l’issue d’une repré­sen­ta­tion, Michel Deutsch disait du théâtre qu’il rend pos­sible un sur­plus de vie. Bernard Noël, dans sa pré­face à La Combustion de l’Ange, explique que le vers tire « de la langue un sup­plé­ment expres­sif ». Ceux de Marc Alyn ont ce pou­voir-là. Bernard Noël cite quelques vers écrits en 1962 :

 

         Toujours la bête en l’homme pèse et choi­sit le gouffre
         
et le gouffre res­pire, humain, sous le fris­son.

 

L’ouvrage publié au Castor Astral est une antho­lo­gie. Le livre regroupe des poèmes écrits entre 1956 et 2011, ce qui per­met d’assister à quelques méta­mor­phoses. Certains thèmes cepen­dant tra­versent l’œuvre sans prendre une ride.

 

Les oiseaux sont sou­vent invi­tés : rouges-gorges, merles, mouettes, oies sau­vages, hiron­delles, chouettes effraies… Ils repré­sentent tour à tour le voyage, la liber­té, les anges. Je suis un chant à la recherche d’un oiseau écrit Marc Alyn dans La parole pla­nète (1992). Il arrive qu’il se sente même pous­ser des ailes.

 

Je t’aimais. Tu m’aimais. En toi ger­maient des cieux
immenses dont l’issue com­men­çaient à tes yeux :
j’y entrais d’un coup d’aile et saluais l’espace.

 

L’amour sur­git et irra­die ce recueil de 1988, Le livre des amants. Il rem­plit le vide de lumière. Le poème inti­tu­lé Dans le tarot du vide montre bien ce que le temps qui a pré­cé­dé l’arrivée de l’être aimé était au fond : pure attente.

 

[…] au fond de l’eau, par­fois, une porte s’ouvrait
et j’entendais ger­mer, soyeuse, ta pré­sence
à l’heure où le cou­chant incen­die ses secrets.

 

L’amour donne du sens, de la lumière, de l’épaisseur à la vie. Cependant, dehors, la guerre fait rage. La guerre du Liban.

 

Ainsi la Ville-femme en l’aurore émer­geait
mi-ruines, mi-splen­deur, et le soleil mous­sait […]

 

À la fin du long poème inti­tu­lé Cérémonial de la Ville-femme, à ses pieds pour­rait-on dire, cette ins­crip­tion : « Imprimé à Beyrouth sous les bom­bar­de­ments ».

L’ésotérisme est pré­sent et devient très tôt indis­so­ciable de l’écriture. Dans Infini au-delà (1972), il est ques­tion par exemple de l’univers et de la connais­sance du secret, du petit qui contient le grand (le pol­len, les astres…), de la mort qui se déverse dans la vie – et inver­se­ment –, de verbe mêlé de silence, de sym­boles et d’énigmes. En 1972, le poète a décou­vert Byblos. Un tour­nant dans sa vie. Une révo­lu­tion même. Byblos, c’est à la fois le désert et Dieu. Le Dieu de Marc Alyn est pré­sent dans chaque chose, son regard se reflète dans une goutte de rosée. Tout, alors, dans le pay­sage devient Livre. Les rivières sont des phrases ; les fruits ou les ani­maux des mots – et réci­pro­que­ment. Cela reste vrai long­temps après le séjour à Byblos.

 

[…] mots sau­mons qui remontent l’onde
mots-lézards mi-nuit mi-soleil
mots mus­cats oracles des treilles.

         (extrait du recueil inti­tu­lé Le scribe errant, 1993)

 

Mais la poé­sie de Marc Alyn n’est pas tou­jours aus­si lumi­neuse que Byblos. Il lui arrive même d’être tra­ver­sée par un pro­fond déses­poir dû soit à la mala­die soit à la folie des hommes lorsqu’ils sont atti­rés par les ténèbres. Dans sa pré­face, Bernard Noël évoque la mala­die, sans la nom­mer. Il s’agit d’un can­cer du larynx. Cette lutte contre la mort sur­git dans les poèmes. « La mort n’a pas tué, mais sa pré­sence a fait le geste et il en reste, indé­lé­bile, la trace ins­crite dans l’espace inté­rieur : c’est une ombre qui désor­mais talonne la vie » explique Bernard Noël avant de citer le poète.

 

Vivait en moi la langue des morts tan­dis que je flot­tais
dans mon ber­ceau d’osier sur le Nil noir
m’efforçant d’éviter la proue tran­chante des barques funèbres…
avec leur char­ge­ment de corps emmaillo­tés

 

La lec­ture de la revue Phoenix (jan­vier 2011) com­plète celle de l’anthologie. Dans son dos­sier consa­cré à l’œuvre de Marc Alyn, elle pro­pose des proses récentes, un entre­tien, des articles… L’entretien mené par Daniel Leuwers per­met au poète de reve­nir sur ses jeunes années et nous l’imaginons dans sa man­sarde pari­sienne, fau­ché et insou­mis. Il refuse de prendre part à ce « monde de plus en plus assu­jet­ti à la dic­ta­ture de l’objet-roi », n’entre pas dans « le moule défor­mant ». Marc Alyn parle aus­si de la dimen­sion éso­té­rique de son écri­ture-quête. Le poète « dis­tille inlas­sa­ble­ment le lan­gage comme l’alchimiste, mes­sie des métaux, ses liqueurs phi­lo­so­phales ». On ne sera pas éton­né que l’entretien se referme sur ces mots : « le fabu­leux métal issu des pro­fon­deurs ». Dans son article, Emmanuel Hiriart attire notre atten­tion sur le fait que le mot alyn, que le poète a choi­si pour pseu­do­nyme, a une signi­fi­ca­tion : c’est « l’accélérateur des opé­ra­tions alchi­miques ».

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