> Marc Dugardin, Table simple

Marc Dugardin, Table simple

Par | 2018-02-23T17:37:18+00:00 26 avril 2015|Catégories : Critiques|

Beau titre qui convie à une lec­ture en par­tage. Un titre sans article qui den­si­fie le nom tout en l’élargissant à une dimen­sion qui le dépasse. Simple, car la table n’est pas char­gée d’inutilités, le poème s’y allège en même temps qu’il mise et vise juste ce lec­teur friand de dégus­ter l’autre face du monde.

Il y a un appel à cette table quelque chose/quelqu’un qui sonne comme une cer­ti­tude. Puis cette ques­tion abrupte pour débu­ter le livre : mais que s’est-il pas­sé au Rwanda ? Question qui va mar­quer tout le recueil. Nous sommes dans le quo­ti­dien, dans l’histoire, l’évènement. Le titre est inter­rom­pu sur sa lan­cée, sa plé­ni­tude, le monde d’un coup s’impose à nous par son pas­sé. Plus loin, sous forme d’un extrait de car­net, réponse sera appor­tée dans une double inter­pré­ta­tion : les faits dans le désastre de leur réa­li­té et le là- bas est un ici avec ses visons, ses ques­tion­ne­ments au cœur de la ques­tion. Le poème jeté sur la table sera-t-il une réponse. Celle-ci tombe comme un com­mu­ni­qué de presse, une forme d’éloignement, de mise à dis­tance, une façon de sup­por­ter l’événement. La vie recom­mence, conti­nue, débris, déchets, espoirs. Que dire dans le bric-à-brac, nous sommes tous concer­nés.

Ce recueil peut se com­pa­rer à des pages musi­cales.  Sous le titre de la pre­mière sec­tion, nous trou­vons rhap­so­die (com­po­si­tion ins­tru­men­tale de carac­tère impro­vi­sé, de style brillant, écrite sur des thèmes popu­laires) nous dit le bon vieux Larousse. Parmi les morts et les des­truc­tions, il y a un appel à vivre, une langue à ten­ter de trou­ver pour/​ce que j’écris là. Il y a un oiseau, une femme et le réel qui regarde sa honte en face

Il faut tou­jours                                                                                                                                                                            que                                                                                                                                                                                         quelqu’un                                                                                                                                                                     vienne

De l’espoir est à retrou­ver par les actes quo­ti­diens  par le che­min mis devant nous,  par le feu qui n’avait pas goût de cendre, par le main­tient de la langue, car dire la chose au plus près de nous est l’éloigner, la regar­der au tra­vers du prisme des mots qui apaisent.

Ces mots viennent à tour­ner comme des ombres per­dues, des cer­ti­tudes qui se perdent. Espèce de revi­re­ment de la pen­sée, on s’y rac­croche encore où n’importe quel mot devient cri, cri ama­doué ou cri de déses­poir. La phrase désar­ti­cu­lée se cherche dans toutes les direc­tions. Trois petits points séparent comme des hoquets une suite d’obsessions maté­ria­li­sées par le mot : ama­dou, comme si la réponse à tra­vers le mot, de son impos­si­bi­li­té même, sur­gis­sait une déchi­rante dou­ceur. Où sommes-nous allés nous perdre rava­gés d’espérance ? Le mar­tè­le­ment des mots en contre­point lance dans le bra­sier de l’orchestre, éclate, sonne, une per­di­tion d’un et moi à l’autre. Les mots, dans ce pas­sage, n’ont lais­sé de leur sens que le seul écho se réper­cu­tant de l’un à l’autre, unis par phrases ou iso­lés comme des corps de sym­boles. C’est la rumeur du monde qui revient en mémoire avec ses thèmes, ses obses­sions, ses forte et pia­nis­si­mo.

Le titre, Poème, pas­sant, lieu de l’accueil s’ouvre sur table sim­ple­ment sur le pain de paroles/​enracinées /​ dans le silence et quelques mots mal­ve­nus. Ces mots qui écla­boussent le papier deviennent méta­mor­phoses, la danse, puis nous reve­nons au réel dans sa dévo­rante occu­pa­tion dont l’acceptation vient du rire et du chant : conso­la­tion rai­son­née devant les évi­dences. Chez Marc Dugardin, la langue, comme chez tous les poètes, rachètent ce réel qu’on ne peut dépas­ser.

Un recueil qui se déplie et se déploie  que l’on peut suivre pas à pas comme la lec­ture en mul­ti sens d’une par­ti­tion de sym­pho­nie où les apports divers des ins­tru­ments montrent une voix/​voie qui nous condui­ra à terme au der­nier coup d’archet, un géno­cide comme toile fond, récur­rence de faits que la mémoire ne peut taire et où on ne peut se tenir comme vivant. Quand on fait les comptes, que reste-t-il : retour à table, son pré­sent (pré­sence et cadeau), à cette idée de par­tage et de langue qui livre le mot dans leur fond de silence ? Est-ce une forme d’oubli,  « d’oublieuse mémoire » ?

La table est le départ de la mise au point de la ligne de conduite pour que vivre demande à être reçu en cher­chant ce qui reste pos­sible humain en dehors de la haine comme si la fata­li­té accep­tée était un pas vers les autres sans y ajou­ter sa part de ténèbres.

Il faut reve­nir à la vie et aux mots pour la dire dans sa sim­pli­ci­té, le retour où vivre s’invente parce que quelqu’un, une voix,  nous convie à nous asseoir sim­ple­ment. La table, n’est-ce pas les mots assem­blés pour que tout existe, que le sou­ve­nir se dépouille, qu’il reste une lumière même dans la déchi­rure des gestes.

Ce recueil se ter­mine et se pro­longe dans un apai­se­ment, le pré­sent accep­té, la voix douce qui couvre un pas­sé per­du comme un oubli qui ne s’oublie pas. Curieux, comme ce livre nous rap­proche de nous-mêmes et souffle une quié­tude à dépas­ser notre Rwanda.

Marc Dugardin sort ici de sa réserve habi­tuelle, écrit avec un autre tem­po, d’autres ful­gu­rances lan­cées dans le cercle cal­mé des mots pour que ceux-ci viennent « livrer leur ciel ». Ecrire pour se déli­vrer d’un mal, ce sont bien des thèmes et des varia­tions, des études une mise au point de son  propre moi ouvert sur le monde. Cette écri­ture qui éclate par moment prend appui direc­te­ment sur le mot qui la rehausse.

Chez Recours au Poème édi­teurs, Jean-Marie Corbusier est l’auteur de  Georges Perros/​Un pas en avant de la mort, col­lec­tion L’Atelier du Poème (2015)

Marc Dugardin, Table simple

Par | 2018-02-23T17:37:18+00:00 5 janvier 2015|Catégories : Critiques|

 

il y a peut-être une langue           

pour
ce que j’écris là (p. 15)

 

Comme tous les grands poètes (il n’aimerait pas ; je modi­fie) : comme tous les vrais poètes, Marc Dugardin cherche une langue. Je n’ai pas dit qu’il cher­chait une façon de s’affirmer dans le lan­gage, ou qu’il était encore en quête d’un ton qui lui fût propre. Ses tra­vaux d’apprentis sont loin der­rière lui. Et, d’ailleurs, sa matu­ri­té n’est pas en cause. Ceux qui le lisent depuis long­temps retrou­ve­ront, ici, les ques­tions qu’il porte et que portent, avec lui, d’autres voix en souf­france : Alejandra Pizarnik ou Emily Dickinson (que le pré­sent recueil ne cite pas, mais qui sur­nage en fili­grane), Paul Celan ou, tout près de nous, les jeunes et forts poètes que sont Nicolas Grégoire et Armand Dupuy. J’arrête : Dugardin est un grand lec­teur, un grand vivant dans la vie presque éteinte, un témoin du manque ori­gi­nel, un homme d’amitié avec l’humanité déchue. C’est son cou­rage. C’est peut-être aus­si son hon­neur (il n’aimerait pas mais je per­siste, cette fois), car l’honneur ne se décide pas. Rien ne le confère, sinon, peut-être, la téna­ci­té de ceux qui lisent et cherchent, en la lec­ture, une conscience. Marc est conscient. Il est son­né. Il ne s’effondre pas vrai­ment. Il ne porte pas de médailles. C’est néan­moins un homme d’honneur, quelqu’un qui ne veut ni se lais­ser battre, ni se lais­ser abattre. Quelqu’un qui cherche à se puri­fier du res­sen­ti­ment. Quelqu’un qui, en même temps, exige de ser­rer la véri­té au plus près.

Admettons-le : Dugardin connait son métier, mais cela ne l’affranchit pas de vivre. Il ramène d’un séjour au Rwanda une exi­gence et un risque qui le main­tiennent au plus haut lieu de la poé­sie, là où le poème mérite son nom. La Table simple rompt avec l’attendu. Le poète y copie des témoi­gnages et y reprend même une page de ses car­nets : « Mais que dire, jus­te­ment, de tout cela, sinon écou­ter les témoi­gnages, y entendre toute l’atrocité qu’il y a à y entendre (…) et entendre ce qui reste pos­sible d’humain, mal­gré tout (…) fût-ce seule­ment de faire por­ter par une langue humaine la charge de ce qui semble à ce point inhu­main (…) » (p. 60).

Son der­nier livre ne donne pas pour autant dans l’hybride. Il assume le risque de reco­pier (rare­ment) autrui et d’introduire (rare­ment, aus­si) son témoi­gnage, non pour expli­quer ses poèmes : ce serait une hor­reur, mais parce que rien de ce qui res­sor­tit au géno­cide ne tolère la linéa­ri­té, l’explication, la bonne conscience ou même la révolte lyrique. On ne peut assu­mer l’horreur dans le poli­cé d’un seul ton. La Table simple secoue les normes de la lec­ture parce que la néces­si­té de rendre compte bou­le­verse, d’abord, toutes les normes.

Il aura fal­lu beau­coup de cou­rage au poète pour ren­trer du Rwanda sans en reve­nir jamais. Et, quand, dans ce tour­billon qui leur advient, les lec­teurs de cette grande œuvre (cette fois, j’ose), liront, tou­jours renou­ve­lés, des poèmes sur la mère man­quante, la mère man­quée, ils n’en seront que plus conscients. Car, ce retour à l’intime ne consti­tue pas une appro­pria­tion. Marc Dugardin regarde moins le mal que la souf­france. Il ne s’approprie pas, il intègre. Il ne dénonce pas. Il veut voir clair. Il avoue­rait peut-être que la clair­voyance n’est pas déses­pé­rée. Il faut pour ça une table simple. Un par­tage. Une langue, peut-être, même si les langues mater­nelles sont biai­sées. Le poète, non seule­ment la cherche : c’est son tra­vail, après tout. Mais il vous met à l’œuvre de la recher­cher avec lui. C’est plus rare.