> Marc Kober, “Un hareng Dieppois à Fécamp”

Marc Kober, “Un hareng Dieppois à Fécamp”

Par |2018-11-20T19:15:24+00:00 7 septembre 2012|Catégories : Critiques|

Marc Kober est de ces poètes qui entrent chez vous par la boîte aux lettres. Cette façon de faire n’est pas aus­si ano­dine qu’il y paraît. Surtout de la part d’un écri­vain qui a diri­gé la revue Supérieur Inconnu, issue du sur­réa­lisme et fon­dée par feu Sarane Alexandrian. C’est du reste dans les parages de cette revue et de son men­tor que j’ai ren­con­tré l’homme et le poète Marc Kober. Avant de le croi­ser en divers rivages édi­to­riaux ou dans les eaux ter­ri­to­riales de la revue La Sœur de l’Ange (de celle-ci je plaide cou­pable). Un ami com­mun, mal­heu­reu­se­ment dis­pa­ru, Alain-Pierre Pillet, à la poé­sie duquel il fau­dra que Recours au Poème consacre la place qu’elle mérite, avait quant à lui cou­tume d’envoyer des cartes pos­tales, édi­tées spé­cia­le­ment, accom­pa­gnée d’une simple phrase qui valait bien des romans. Un état de l’esprit cela, à mi-che­min entre sur­réa­lisme et situa­tion­nisme. Kober et Pillet appar­tiennent ain­si à une étrange confré­rie, en même temps visible et invi­sible, d’aucuns par­le­raient de socié­té secrète, mais chut…, dont il fau­dra bien que les his­to­riens et théo­ri­ciens de la lit­té­ra­ture content un jour les faits et gestes − dicibles ou non. Ces poètes sont hommes de gestes et de signes. D’actes lit­té­raires conçus comme aus­si impor­tants que les mots tra­cés sur la planche à écrire. C’est l’une des tra­di­tions sou­ter­raines impor­tantes et peu connues de la poé­sie contem­po­raine, dis­crète bien qu’essaimant lar­ge­ment grâce aux enve­loppes à l’ancienne. Nous sommes loin ici du règne de la quan­ti­té deve­nu nor­ma­li­té, par les temps qui courent vers on ne sait trop quoi. C’est ubuesque mais c’est ain­si.

Un hareng Dieppois à Fécamp m’est donc par­ve­nu sous pli cache­té et numé­ro­té, comme le font les objets pré­cieux. Les objets-livres. Ce livre cou­su, sur papier Vergé corol­la book, accom­pa­gné des gra­vures de Olivier O. Olivier, et tiré à 500 exem­plaires numé­ro­tés sur les presses de l’atelier Rougier V a paru dans la col­lec­tion « Plis urgents » dont il est le 24e opus. Envoyer un pli urgent… par la poste, en ce début de XXIe siècle, qui plus est un livre, est un acte essen­tiel­le­ment révo­lu­tion­naire. Il y a bien plus en dedans de ce geste que dans les agi­ta­tions indi­gnées à la chaîne qui se vendent dans les super­mar­chés de la col­la­bo­ra­tion quo­ti­dienne. Les seules pos­tures ne suf­fisent pas. Il est ici ques­tion d’état de l’être. Et l’état de l’esprit du poète Marc Kober est loin des pos­tures offi­cielles contem­po­raines, c’est le moins que l’on puisse dire. Le texte est aus­si « déca­lé » que l’acte. Marc Kober nous invite à un voyage com­plè­te­ment à contre-cou­rant de ce qui se pra­tique aujourd’hui en masse : il se rend à Fécamp, haut lieu du hareng. À vrai dire, le poète devient plus voya­geur encore que les éton­nants voya­geurs de la Bretagne proche aux­quels il fait un pied de nez nor­mand, plus voya­geur aus­si que les pol­lueurs d’espaces loin­tains, pré­ten­dus aven­tu­riers des temps modernes. Non, l’aventure s’affronte à Fécamp. Et l’exploration concerne le hareng. Il y a beau­coup d’ironie sur notre monde dans ce voyage d’apparence si proche. Kober visite l’extrêmement proche comme l’on écri­vait autre­fois des Lettres Persanes et sa poé­sie a un léger goût de conte phi­lo­so­phique, mais d’un conte non dénué de l’humour de Tintin visi­tant les colo­nies quand le poète écrit : « Dans les petites sta­tions de la côte, le pois­son est ven­du pour une somme déri­soire ». Fécamp est le lieu d’un voyage deve­nu exo­tique, et le texte porte en lui une force de contes­ta­tion poli­tique et sociale expri­mée à haut degré. Aussi étrange que cela paraî­tra, j’affirme que ce texte s’inscrit dans la tra­di­tion sur­réa­liste, la tra­di­tion vivante et non celle qui se muséi­fie à grande vitesse. Car il ne serait pas éton­nant que Fécamp et ses harengs soient deve­nus, sans que nous en ren­dions compte, le plus que réel. On ne s’étonnera pas alors que « La pois­son­nière aux bras mas­sifs » gra­vée par Olivier O. Olivier paraisse sor­tie tout droit d’un opus­cule de textes alchi­miques de la Renaissance.

 

Marc Kober est poète, uni­ver­si­taire et essayiste. Entre autres. Digne des­cen­dant du sur­réa­lisme influen­cé par Mandiargues et par Arcane 17, Marc Kober a créé une belle revue ins­crite dans ce domaine dans les années 90 du siècle pas­sé, La Révolte des chutes, revue qui a joué un grand rôle dans le déve­lop­pe­ment des édi­tions post sur­réa­listes Rafael de Surtis, avant de deve­nir rédac­teur en chef de Supérieur Inconnu puis membre du comi­té de rédac­tion de La Sœur de l’Ange. Auteur d’un roman (Fayard) et d’un recueil de nou­velles (A Contrario), il affec­tionne les beaux objets livres.

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