> Marc Rombaut, L’écho d’un visage

Marc Rombaut, L’écho d’un visage

Par |2018-08-19T00:40:28+00:00 14 juin 2015|Catégories : Critiques|

 

Beau titre qui joint l’ouïe à la vue pour main­te­nir une vision au tra­vers d’un sou­ve­nir dont nous pres­sen­tons qu’il ne s’éteindra pas. Par cette asso­cia­tion du concret et de l’abstrait, flotte une mélan­co­lie rehaus­sée par la forte sono­ri­té du mot écho qui va s’amenuisant dans celle plus douce du mot visage. On ne perd jamais un visage aimé, mais nous nous per­dons à le cher­cher au fond de la mémoire. Ce sou­ve­nir est réac­ti­vé par bribes, par asso­cia­tions qui apportent encore son lot de sur­prises. L’instant doit être pro­pice et l’acuité avec laquelle nous cher­chons ce sou­ve­nir pro­voque une perte de pesan­teur. Nous avons besoin d’une maté­ria­li­té aus­si ténue soit-elle, un fil, peut-être, dans cette nuit sans fond à scru­ter l’immobile oubli des choses.

Ce sou­ve­nir, cette Absence, a quelque chose de sombre, d’irrémédiablement sombre. C’est une pro­fonde écoute qui doit sor­tir de l’ombre, le côté noir qui doit prendre forme et peut-être qui ne se résout qu’en une voix, qu’au corps de la voix. Ce qui est for­te­ment recher­ché aus­si bien par le corps que par l’esprit prend les dimen­sions du monde au tra­vers d’une nuit sans racine foca­li­sée sur la voix.

Nous oscil­lons entre une pré­sence-absence, entre un monde proche et loin­tain. Il s‘agit de la recherche d’un impos­sible, de quelque chose d’existant mais invi­sible, intou­chable, pré­sent mais où. Nous sommes contre une limite : perte du temps, perte de l’espace que nous ne pou­vons plus nous appro­prier. S’en suit une approche, pro­non­cer un seul mot : Nuage et cette absence, le temps d’un éclair, devient tou­chable. Tout retombe. Peut-être une chance, s’accrocher, péné­trer les élé­ments pri­mor­diaux, l’eau par­ti­cu­liè­re­ment :

 

Dans cet espace ori­gi­nel,
il s’appropriait le temps.

 

Revenir au pré­sent par un détour loin­tain, une re-nais­sance, des rêves aux images hor­ribles, décom­po­sées : une frac­ture dont il ne reste sus­pen­du qu’un visage sans corps. Surgissent alors des visions d’apocalypse, de fin et de début de monde mêlés pour que le visage appa­raisse dans sa pure­té, c’est-à-dire sa maté­ria­li­té, son exis­tence de jadis. Mourir à soi, mou­rir au monde pour entendre le chant fusion­nel, pour retrou­ver l’Aimée. Et cepen­dant :

Assis dans le vide, il regarde le temps.

Ce petit recueil est à double face un ver­so noir avec des lettres blanches, indi­ca­tions repro­duites de la même manière au rec­to blanc avec des lettres noires. Pavé blanc, pavé noir… L’écho d’un visage, l’écho d’un autre visage, l’écho d’un autre monde plus dis­cret et peut-être plus fort pour y expri­mer force-sagesse-beau­té dans la coha­bi­ta­tion des contraires accep­tés.

L’écho d’un visage : la ten­ta­tion d’exister mal­gré tout et contre tout. Et si ce visage pas­sait par un détour qui n’est pas humain pour y reve­nir avec plus de déter­mi­na­tion, plus d’amour aus­si. L’écho d’un visage comme une volon­té de rejoindre, de ne jamais aban­don­ner quand la lumière brille au fond des ténèbres au-delà des vagis­se­ments du monde. Je res­sens cette insai­sis­sable pré­sence comme un fil conduc­teur au tra­vers du poème, remous où s’accrocher.

L’écho, le thème du retour, comme une réso­nance qui n’en finit pas, un son double dont l’origine hésite à se prendre, un son qui revient sur lui-même et n’arrête pas de mou­rir. « Ce que tu cherches, cela est proche et vient déjà à ta ren­contre » nous dit Hölderlin. Ce qui fas­cine le plus est l’oubli du connu, les choses sou­vent simples se mul­ti­plient dans la mémoire pour y éta­blir des cor­res­pon­dances. Poème de l’obsession,  qui ne se tra­verse pas, deve­nu cet infi­ni impos­sible à sai­sir s’éloignant à mesure que nous le péné­trons. Poème mobile et figé à la fois comme une demeure où l’on ne peut tenir, comme un sol qui sans cesse se retire.

Le Visage pour­rait-il être syno­nyme de vie, de l’intenable pré­sence et seul objet de notre quête ? Inconfortable situa­tion qui n’est qu’une pen­sée qui nous retient, et dans le même temps, ce qui s’offre se refuse. Belle démarche ini­tia­tique dans un laby­rinthe : celui du monde et de soi inex­tri­ca­ble­ment unis.

C’est à l’aube de son corps qu’il naquit autre­fois.

 

Jean-Marie Corbusier a publié Georges Perros/​Un pas en avant de la mort chez Recours au Poème édi­teurs

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