> Marcel PROUST : Sentiments filiaux d’un parricide

Marcel PROUST : Sentiments filiaux d’un parricide

Par |2018-08-19T17:50:51+00:00 18 octobre 2016|Catégories : Critiques|

 

 

Coups de cou­teau, armes à feu, drame de la folie… le Figaro, 1er février 1907 : Marcel Proust vient d’apprendre qu’une connais­sance (amie de son père) a été assas­si­née par son fils. Ces gens ne lui étaient pas proches, mais il avait entre­te­nu avec eux une cor­res­pon­dance décou­sue.

 

L’essai, concis, pré­cis, de Gérard Berréby donne une idée du reten­tis­se­ment qu’eut ce drame dans la presse : des articles à la recherche d’une chaîne bien nette de causes et d’effets qui tienne le public à dis­tance de l’irrationalité. S’y mêlent des expli­ca­tions ins­pi­rées par les pro­grès contem­po­rains de la psy­chia­trie et les remugles d’une morale niaise et rétro­grade, le tout mâti­né d’un pathos jouis­sif digne d'un Grand gui­gnol pri­vé de second degré.

Rien de tel de la part de Proust, c’est son désar­roi qu’il com­mence par évo­quer, devant la mons­truo­si­té com­mise par un être dont il avait eu l’occasion consta­ter la dou­ceur et la déli­ca­tesse. Cherchant à « mon­trer dans quelle pure, dans quelle reli­gieuse atmo­sphère de beau­té morale eut lieu cette explo­sion de folie et de sang qui l’éclabousse sans par­ve­nir à la souiller ». Il n’est certes pas le seul de son temps à affron­ter ce genre de dou­lou­reux para­doxes qui occu­pe­ront aus­si les œuvres de Mauriac et de Bataille.

Même dans cet écrit de cir­cons­tance, on recon­naît le style de Proust dont la conduite ferme et vive connaît de ces dila­ta­tions, les­quelles ralen­tissent le récit jusqu’à ouvrir un abîme que le lec­teur-voyeur-pres­sé serait ten­té de sau­ter ; mais la phrase-rets entraîne celui-ci vers un cœur impré­vu, un bas­cu­le­ment, qui élec­trise l’intelligence — sans néces­sai­re­ment déce­voir la curio­si­té. Cette écri­ture, rele­vant à mon avis du poème en prose, est une morale de l’attention. Elle pro­cure ce plai­sir d'atteindre, avec peu d'effets rhé­to­riques, le vrai, le juste et le beau. Exemple : la réfé­rence au mythe d’Œdipe, qui vient à l’auteur après l’évocation de l’oeil qui pend de la tête du fils sui­ci­dé est un moyen de se pla­cer, tout juge­ment sus­pen­du, face au réel, au mys­tère du réel. Qu’elle était civi­li­sa­trice cette culture antique ! qui s’adaptait très bien à l’événement et condui­sait le lec­teur par­mi de trou­blants et utiles ques­tion­ne­ments sur l’amour filial (même si, comme le rap­pelle Gérard Berréby, l’article fut cou­pé par la direc­tion du Figaro). Voilà qui donne en outre une autre impres­sion de cette époque dont n’a été hélas rete­nue que la foule matu­ti­nale des badauds venus assis­ter aux exé­cu­tions capi­tales.

Parlons enfin de l’éditeur : Allia fait de courts livres aux allures de via­tiques, tant par la qua­li­té maté­rielle (les der­niers à être cou­sus) que par le côté non-atten­du des titres. Il semble que les libraires les aiment bien, et les laissent en groupe pour ne pas qu’ils s’égarent, le lec­teur fure­teur les trouve de suite mal­gré leur petit for­mat. Les gros volumes ne sont pas absents du cata­logue, comme en témoigne l’énorme tra­vail du Zibaldone et de la Correspondance de Leopardi. C’est peut-être un des der­niers édi­teurs à prendre de vrais risques intel­lec­tuels : je pense encore à ce remar­quable ouvrage de Jean-Yves Lacroix sur Omar Khayyam, inti­tu­lé Le cure-dent.

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