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Marie Huot, Absenta

Par | 2018-02-20T11:01:31+00:00 25 août 2014|Catégories : Critiques|

« L’odeur du lilas habite mon corps le plus beau,
celui dont tu portes la clé »

 

Il débute comme un ser­ment, ce livre ancien (dix ans) : « par la voix de ma sœur, par sa bouche et par sa langue ». Les petites voix per­dues que Marie Huot rap­pelle dans sa langue de poète et l’enfance qu’elle sauve font la saveur can­dide  de ses poèmes et charment le lec­teur  . Ce monde sur­gi n’est pas un songe, il réunit les figures légen­daires fémi­nines et l’innocence sou­ve­raine de leur décou­verte. On ne se détache pas des mondes enchan­tés ou tra­giques qu’elle réveille, de la pro­messe d’amour de « l’homme très jeune sur le beau par­quet au milieu des bals ».

Et cet homme pré­ci­sé­ment vit à la jonc­tion de cha­cune des par­ties du livre, en bas de page, son corps ita­lique et la répé­ti­tion de ce groupe nomi­nal (aucun nom propre n’est énon­cé, à la dif­fé­rence des femmes une à une nom­mées)  qui scande Absenta, comme une attente trop longue à bri­ser :

« raconte moi l’homme
l’homme qui
se réveille la nuit sans som­meil ».

 

Une péri­phrase le décline dans tous ses gestes pos­sibles, le place ain­si au cœur – à la cou­pure de deux temps : le pas­sé, le pré­sent comme un mode pos­sible (d’ailleurs les verbes sont à l’indicatif), une pro­jec­tion pour inver­ser cette courbe esquis­sée par la petite voix augu­rale de Cassandre :

« cas­sandre. Ma vie est un désastre ».

Une légè­re­té cepen­dant accom­pagne chaque mou­ve­ment, le sor­ti­lège semble proche tou­jours en ces pages de conte où tout débute comme pro­mettre. D’ailleurs, la redite, prin­cipe des veillées, assu­rance de cap­ta­tion d’un audi­toire, est très pré­sente. Les mots se che­vauchent et se frôlent, deve­nant des for­mules magiques qui ouvrent un futur où déjouer les sombres pré­sages.

« Je vois et je dis », annonce la prê­tresse comme on dirait « Sésame », celle qui lit le des­tin des aïeules, la vie des sœurs, la lignée sans autre révé­la­tion que celle des poèmes qui s’écrivent et se chantent.

Cet uni­vers gra­cieux de traî­trise et de sang, la poète le tra­verse pour le faire exis­ter. Elle jux­ta­pose Cassandre, Ulysse ou Minos et le laby­rinthe, des­tins vio­lents, et la pos­si­bi­li­té d’être sau­vé car dans ce monde les fils certes peuvent se cou­per (« la pelote la pelote la pelote »), se mêler, mais aus­si gui­der. Ou tis­ser. Le nom de Pénélope, en bas de page, en ita­liques, paraît signer un texte ou s’être immis­cé à son tour dans le chant de Marie Huot. Chaque nom de femme semble signer le poème qui lui est consa­cré. C’est, dans la voix de la poète, un « je » pro­téi­forme, que s’expriment les femmes réveillées (par un bai­ser ? – où est le prince ?). À la fin de chaque texte, on lit leur nom juste avant de retrou­ver « l’homme » qui ouvre, en ita­liques lui aus­si, chaque poème à suivre, de sorte qu’une cor­res­pon­dance s’établit, couple sug­gé­ré. Remède au cha­grin, ce serait ces­tuy-là reve­nu pan­ser au pré­sent les plaies des sœurs – sœurs d’âme de celle qui écrit ?

La mytho­lo­gie entre dans les poèmes aux longs vers, prose poé­tique au souffle épique, en même temps qu’elle est désa­cra­li­sée, deve­nue lec­ture d’un quo­ti­dien qui allie le mythe au pré­sent dans une vie nou­velle et rafrai­chis­sante. Telle est l’impression du lec­teur : lire plu­sieurs voix, celles des femmes mythiques évo­quées, celle de la poé­tesse qui, les fai­sant revivre, endosse leur des­tin, le lisant autant qu’elle l’éprouve en son corps ou ses mots – en son cœur. Elle ras­semble ces mor­ceaux dis­joints pour un chant de sirène et d’enfance qui nous lie à elle autant qu’à ces femmes. Sirènes déli­vrées d’une mons­trueuse appa­rence, à tra­vers le poème, cha­cune répare son des­tin en se fai­sant entendre enfin, fan­tôme vivant tra­ver­sant les siècles ou les légendes pour deve­nir notre sem­blable. Blancheflor, au nom-poème, retrou­vant Perceval : sang sur la neige, il reste dans l’écriture une trace de « ce visage dans la neige », le des­tin sus­pen­du à nou­veau ne clôt plus ces his­toires d’amour et de mort, le temps s’ouvre enfin pour que soient enten­dues ces voix demeu­rées vibrantes. « Ventre » sym­bo­lique qui porte et fait naître en pri­vant d’oubli les héroïnes éga­rées, célèbres ou non :

« Ainsi ce serait tou­jours. Depuis tou­jours. »

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