> Marina SKALOVA, Atemnot (Souffle court)

Marina SKALOVA, Atemnot (Souffle court)

Par |2018-08-14T12:27:34+00:00 23 mai 2017|Catégories : Critiques|

 

 

Atemnot (souffle court) est sûre­ment un livre sur la fai­blesse et la beau­té de la tra­duc­tion. Dans la vie, Skalova tra­duit, écrit de la poé­sie, du théâtre, des textes sur la lit­té­ra­ture, entre autres choses sans doute. Elle passe une grande par­tie de son temps en Suisse, entre autres pays sans doute.

Son texte est trans­lingue. Marina Skalova se pro­mène entre deux langues. Il y a l’allemand et le fran­çais, ses « langues de tra­vail ». Mais il y a aus­si je crois la langue absente, celle qu’elle dit « mater­nelle », qu’elle évoque sans la nom­mer ni en citer un mot. On peut dire que Skalova est née à Moscou en 1988. Que son livre com­mence par une cita­tion d’une autre Marina (Tsvetaeva) qui disait : « écrire des poèmes, c’est déjà tra­duire ». Le reste lui appar­tient alors on n’en sait rien.   

Son livre est tout de même très fran­co­phone : par son édi­teur (Cheyne), son intro­duc­tion et peut-être même sa typo­gra­phie. Chaque page com­mence par le texte en fran­çais ali­gné à gauche, et conti­nue, plus bas, avec le texte alle­mand, ali­gné à droite. Curieusement ce der­nier est en ita­lique, peut-être comme pour faire pen­cher un peu ce qui est étran­ger ou pour dire qu’on doit le cares­ser pour mieux l’apprivoiser. Mais au fond, en tra­duc­tion, il n’y a pas d’équivalence, la douce tra­hi­son se pro­file tou­jours, alors for­cé­ment l’équilibre se dérobe par­fois.

Quelques refus de la tra­duc­tion à la lettre et quelques emprunts à l’autre langue se nichent ça-et-là au creux du poème pour le rap­pe­ler expli­ci­te­ment mais au fond l’alchimie est plus pro­fonde que la simple cita­tion. Ici les deux langues sont un peu l’une l’autre, s’irriguent, pompent leur sangs que le poème rend com­pa­tibles, c’est le cœur bat­tant  de « l’imagination trans­lingue » que décri­vait Steven Kellman. Si les mots « creusent un sillon » (p.23), c’est dans « les brèches », peut-être quand « la langue se fend » (p.22). Alors les noms com­muns alle­mands n’ont pas la majus­cule d’ordinaire de rigueur et les verbes fran­çais sont par­fois des noms com­muns.

Dans le poème de Marina Skalova, « la peau se pous­sière » comme « on se peau » chez Loïc Demey (Je, d’un acci­dent ou d’amour, Cheyne, 2014). Elle s’arroge à pas de loup le droit de tordre ses langues, sans y aller trop fort, sans reven­di­quer, mais sim­ple­ment parce que par­fois, il y a besoin. Est-ce le corps qui veut par­ler ain­si ? Après tout la langue -avant d’être cog­ni­tive et cultu­relle (Skalova écrit tou­jours die Sprache, jamais die Zunge)- n’est-elle pas ana­to­mique ? Le poème nous glisse :

 

« Le corps est une hache
qui s’abat dans l’ombre »

 

Atemlos, c’est le titre sous lequel les ger­ma­no­phones ont connu A bout de souffle, de Jean-Luc Godard. « – Los » en alle­mand cela veut dire l’absence, qu’on n’a plus, que c’est ter­mi­né, mais  « -not » cela veut dire qu’on a besoin, que l’on n’a presque plus, qu’il faut res­pi­rer. Atemnot, (le souffle court), est-ce le souffle qui est court ou celui qui court ? Marina Skalova nous souffle à l’oreille la beau­té à la fois de ce moment-là et de ce mou­ve­ment-là : ceux des corps pris dans l’apnée amou­reuse, dans le leurre des mots ou dans l’errance ter­ri­to­riale. Avec ses fric­tions, ses jeux et ses silences, c’est aus­si une belle his­toire.

 

*

 

 

 

X