> Mary-Laure Zoss, Au soleil, haine rouée

Mary-Laure Zoss, Au soleil, haine rouée

Par |2018-08-21T02:51:11+00:00 18 janvier 2015|Catégories : Critiques|

 

Je traque un galop d’herbes. Le cahot de deux phares jaunes, jusqu’aux brous­sailles. Mary-Laure Zoss pro­cède par dépla­ce­ment du nom concret, vers le nom abs­trait et inver­se­ment. Tous les mots sont mis sur le même plan comme s’ils étaient inter­chan­geables. Il y a deux mondes qui se super­posent et s’interpénètrent peut-être pour n’arriver qu’à la fumée d’un papier brû­lant dans l’herbe. Un récit pré­cède qui se pour­suit par le texte, récit dont nous n’avons nulle connais­sance avec des phrases qui s’arrêtent net, lais­sées à la dis­cré­tion du lec­teur dans une langue qui ne fait que sug­gé­rer et dont il faut pas­ser outre. Ces textes sont obs­tacles en même temps que moyens du pas­sage pour dire un ailleurs dont on ne sait rien. Nous per­dons le sens, nous per­dons les sens. Tout est pos­sible, la syn­taxe n’est plus le lieu de l’unité pre­mière.  Serait-ce l’or pesant des mots qui bous­cu­le­rait notre espace. Poésie qui nous libère de l’obscur parce qu’elle est elle-même obs­cu­ri­té, un moment, l’instant de la recherche, du sur­gis­se­ment du sens. Nous avons rebon­di : aux parois je reporte les mesures du soleil. Poésie qui va jusqu’aux lisières de l’action, tra­vail de résis­tance dont les résul­tats semblent aléa­toires : à bégayer dans l’espace, un sachet de terre à la cein­ture. Lutte pour amen­der l’irrémédiable, pour sor­tir de cette vie étouf­fante et mor­bide au point d’être deve­nu son propre gibier.

Un flot de paroles roulent et débordent. Les textes débutent par une minus­cule et ne se ter­minent pas par un point, comme s’il y avait conti­nui­té. Ponctuer est inter­rompre. Le lec­teur se laisse empor­ter, ne sait pas où il va, mais il va, car tous ces textes ne sont qu’un seul  qui est le livre. Dans un voca­bu­laire âpre, des images se créent qui heurtent notre attente, désta­bi­lisent le lec­teur à la recherche d’un sens immé­dia­te­ment sen­sible. Des phrases s’arrêtent, s’entrechoquent, res­tent en sus­pens. Et bien non, cela lui passe sous le nez, il faut cherche ailleurs au plus pro­fond de soi, peut-être dans les coins oubliés où des rêves végètent et sur­gissent débus­qués par les mots, de vieilles habi­tudes entor­tillées dans le quo­ti­dien et qui fument le délire de mots accou­plés : je ne sais que grê­ler ma haine, la séques­trer, gar­dant des poings de terre brute. Miroir qui ne fait pas face et pour­tant ren­voie de justes reflets et au bon endroit. Il y a une volon­té de dépas­ser le réel avec une pointe de fan­tas­tique, d’arranger sur la page, les mots qui arran­ge­raient les choses : aux os pour une fois res­sou­dés.

Etat des lieux d’un monde en déli­ques­cence auquel il faut ten­ter de ripos­ter, de sau­ver au moins quelque chose : soi.  La tâche est ardue, des ques­tions qui se posent, des hési­ta­tions mar­quées sous forme de répé­ti­tions : avant, avant que, avant d’être empois­sés davan­tage. Le lec­teur a l’impression d’être ligo­té par ces pages dites sur un ton mono­tone dans lequel il enfonce par une langue qui le har­cèle à déstruc­tu­rer le réel pour le recons­truire plus loin. Nous sommes pris au piège, il fau­dra attendre la der­nière page pour que vole en éclats le vieux gîte. Il y a fina­le­ment un impos­sible récit, c’est là que réside notre pri­son. Ce n’est pas une écri­ture de l’éclat, mais une écri­ture à plat où le manque de relief nous écrase et nous conduit tou­jours plus loin, dans la répé­ti­tion d’un monde où l’on attend tou­jours le pire qui peut-être n’arrivera jamais. N’est-ce pas le pire dans son ultime pré­sence ?

L’auteur met devant nous un monde détruit, ruines-gra­vats,  un monde en déroute avec angoisse et vis­cères à dégueu­ler, dont nous sommes les otages. Parfois, les bras lui en tombent devant l’impossible chan­ge­ment. Que reste-t-il de ce monde étroit et clos, reje­té par­fois avec agres­si­vi­té, chao­tique à l’image des textes qui laissent le lec­teur per­plexe et sans réponse parce qu’il ne sait, comme l’auteur, que consta­ter.  Comment se tirer d’affaire : j’accommode la dis­tance, un peu, sur le papier ?  Mais les mots res­tent insuf­fi­sants : à peine une flûte d’air dans la gorge pour se sou­ve­nir d’exister. On res­pire sur mesure. « On ne vit plus en fonc­tion de son envi­ron­ne­ment mais d’une fic­tion col­lec­tive et géné­ra­li­sée »   (phrase citée de mémoire). La vie ordi­naire est deve­nue un étouf­foir.

Saurai-je… occu­per une ligne de par­tage… A la recherche d’un équi­libre dans ce monde inac­cep­table, il y a une ten­ta­tive pour l’habiter, une ten­ta­tion par le biais de la nature, en fait ce qu’il en reste de direc­te­ment proche : l’herbe, le coque­li­cot, en même temps que la recon­nais­sance d’un doute : nos lieux trim­bal­lés comme des dou­leurs fan­tômes.  La poé­sie échappe au lan­gage ordi­naire et dit les choses autre­ment et du même coup les trans­forme. La dis­tance est prise qui sou­lage. C’est cette force de carac­tère qui per­met de sou­te­nir notre luci­di­té. Par des maté­riaux durs, solides, des arti­cu­la­tions brèves, heur­tées, le réel appa­raît comme une lumière venue du sol impro­non­çable.  Lumière comme un far­deau qui nous allège. L’homme ne se sent plus vivre comme un être social. La soli­tude est deve­nue sa véri­té. L’homme n’est rien et plus rien ne lui masque cet état de chose. Monde plat, ano­nyme, inter­chan­geable. Mary-Laure Zoss n’a rien pour se confier à l’avenir. Comment fina­le­ment rem­plir le monde d’autres pas que les siens ? Comment ravau­der l’ombre au bas des esca­liers ? Comme un épui­se­ment à vou­loir être soi, à vou­loir l’être dans la masse des rela­tions, des sti­mu­li externes d’un monde qui s’autodétruit.

Mary-Laure Zoss affirme : ça ne convainc per­sonne, on s’en doute.  Triste consta­ta­tion. C’est parce que cer­tains sont tel­le­ment convain­cus qu’il n’est plus pos­sible de les convaincre. Ils n’écoutent plus et pour­tant, nous ne sommes pas seuls.

Le titre du recueil serait-il, néan­moins, un espoir ? 

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