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MATHILDE AU VELUX

Par | 2018-05-28T07:17:35+00:00 31 mai 2013|Catégories : Blog|

 

Nelle fau­ci del tem­po                    Nous fini­rons tous en un ins­tant
per­ire­mo in un sof­fio.                    dans la gueule du temps.
O la paro­la divo­rerà le pietre        A moins que la parole ne dévore les pierres
ergerà il capo                                  et sou­lève la tête
per affer­mare un sen­so.               pour affir­mer un sens.
…       …

(Devo ancore cre­dere)                (Je me dois encore de croire)

       Dante  MAFFIA     

 

 

1

     Dès l'instant de l'éveil, tu as faim de lumière. Il te suf­fit, Mathilde, de lais­ser tom­ber le rideau, d’ouvrir le velux,  pour que les éta­gères de l'aurore se peuplent de par­fums colo­rés, se déchirent les étages du ciel, aux confins de l'été.

     Tu es source, lit de la rivière, ondoyante ver­dure étran­gère à son eau, mais tu par­tages son che­min, sans savoir, ô ma fraîche aux yeux de cas­cade, aux remous qui dis­sipent les nuages, entre les pages de ce ciel que s'obstinent à tour­ner les doigts sales du temps.

     Moment qui déborde le moment. Ton radio­ré­veil déverse des nou­velles. Ton regard va de notre jar­din jusqu'au vil­lage à l'horizon ; cet hori­zon qui n'existe pas, où tes yeux plongent par­fois, se troublent aux larmes de ce siècle sau­vage et cruel.

 

2

     Tu écoutes, tu écoutes… Qu'il finisse ce temps de mar­chan­dages, de mar­chands d'armes, de drogue ou d'enfants. Concentration des camps, camps de concen­tra­tion, réfu­giés sans refuge, sur la mer barques bon­dées prêtes à cou­ler, sur les routes des hommes épui­sés, recro­que­villés, tran­sis sous la bâche d’un camion, le corps meur­tris par la fuite.

     Pour toi, Mathilde, ce peu de mots. Que ce ne soient pas des mots sans parole ! Que ce ne soient pas des mots sans silence ! Je les vou­drais issus d'une bles­sure où puisse chan­ter la voix, réson­ner les sen­sa­tions comme  cinq cordes vives, ten­dues sur le gouffre béant de la langue.

     Rythmes, rythmes du monde. Criquets des jar­dins, sirènes des villes, bolides des auto­routes, tam-tam des che­mins de fer sur fond de basse conti­nue : tous les jours les mêmes nou­velles, enlè­ve­ments, atten­tats, guerres… La mort lan­cée comme le cri d’un T.G.V. dont le cœur amor­ti ne bat plus sur les rails brillants, repus, de notre indif­fé­rence.

 

3

     Je vou­drais t’offrir un che­min de silence, une clai­rière où peser le pas serait pos­sible, où pen­ser serait la cible. Partager avec toi la foule des visages, ces regards engran­gés dans le train, le bus ou le métro, ces regards tra­ver­sés le soir dans les cafés, ces regards qui se troublent  pour d'obscurs som­meils de lumières épui­sées. Oui, t’offrir ce bou­quet de regards. Ils ont l'éclat tran­ché du verre qui se brise, des reflets usés comme de trop vieilles valises, mais ils allument un feu où t'enlacer me consume dans la nuit qui par­fois nous sub­merge. 

     Pour toi ces mots : char­bons ou cailloux dans le cuir de la fronde. Qu’ils tournent jusqu’au ver­tige, volent dans les plumes d’un monde où l'on ne s'étonne même plus que le vin de la mémoire puisse per­ler  aux yeux comme du sang.

 

4

     Ton radio­ré­veil s’est éteint. Tu retrouves le jar­din, le vil­lage à l'horizon. Tu as faim de lumière. Tu bas­cules le velux. C'est un miroir qui se retourne.

     Il mélange le ciel et ta chambre, les portes frui­tées du jour, les heures rêvées de la nuit, le silence écla­té de tes livres. Une bouf­fée d’air frais gonfle les voiles de tes petits bateaux posés en désordre sur le dos d'un meuble où, déjà, sont amar­rés tes sou­ve­nirs avant d’entamer leur voyage.

     Miroir du velux. Je n’y vois pas de char­nières, pas même un axe, mais un levier qui révé­le­rait le seuil où la vision du monde délivre ton visage.

 

5

     Haute Mathilde accou­dée sur ta prai­rie de tuiles rousses, pen­chée sur l'étang d'un petit coin de terre, et qui tires à toi d'invisibles remous, n'aie crainte de lais­ser s’éloigner la mai­son : une rive quit­tée mène tou­jours vers une rive. Vois, le monde se risque dans tes yeux, se dévêt du rugueux de son écorce,  dis­perse les hiron­delles sur la pâleur du ciel pour y semer d’autres che­mins.

     Je t’aime, vigie d'étoiles, amou­reuse des rivières aux eaux vives. On dirait que pour nous rejoindre, tu gran­dis à l’envers, haute déjà, les pieds un peu plus près chaque jour du sol où sont figées les ailes de nos anges.

 

6

     Ce soir le soleil tire à lui le ciel comme une porte. Tu es à nou­veau debout dans le car­ré de ton miroir flé­chi, mains posées sur une mar­gelle où le jour et la nuit chu­chotent leurs étoiles com­munes.

     Le jar­din bat comme un cœur dans la cage tho­ra­cique du cré­pus­cule. Quel amour le par­court, aiguillonne la tié­deur de ses bulles, qu'il puisse gom­mer ain­si l’âcre dou­leur du jour ?

     La fraî­cheur monte comme une eau tendre. Le silence ouvre les ailes. Peu importe si cela ne se voit pas. Tu le sais, mal­gré tout, le monde a la main sur ton épaule, non pour peser, s'appuyer, mais pour s'accorder au tem­po de tes pas, de ta voix, de tes rires, du temps qui tente de trou­ver souffle dans l'air que tu res­pires.

 

7

     Regarde. Offre à la nuit des yeux vides, comme au désert les outres qu’on des­cend dans le puits. Tant de regards sont d’encre ou de suie, tout occu­pés de cor­rompre la trans­pa­rence pour y des­si­ner leur vision.

     Regarde le temps que dure ton propre regard, le temps de voir. Il faut tant de refus pour consen­tir à ce qui dure, pour s'ouvrir comme le soleil blanc de la graine à ce qui ne peut être plus simple que le silence souf­frant de Dieu.

 

8

    Bascule ton velux comme bas­culent les années. Regarde. Ne cesse pas de regar­der : à l’envers le jour tom­ber, à l’envers la nuit mon­ter. Autre chose est peut-être pos­sible que ce lent débou­le­ment du temps. Il te fau­dra mar­cher encore, ouvrir d’autres che­mins.
    Demain est un autre miroir. Regarde, écoute en ayant soin de recueillir ce qui se tait. Aime encore et encore. Comprendre est ailleurs, dans la buée d’un pas inac­ces­sible au mar­cheur.
 

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