> Méandres et néant de Stéphane Sangral

Méandres et néant de Stéphane Sangral

Par |2018-11-19T23:16:37+00:00 25 septembre 2013|Catégories : Critiques|

Obsession, res­sas­se­ment, mar­tè­le­ment. Un recueil de soixante-dix poèmes creu­sé par une larme insi­dieuse de néant, ron­gé par la vrille tenace des ter­mites, cap­tif des soixante-dix lettres d’une antienne aus­si tra­gique que far­cesque et qui, de pied de page en pied de page, s’égrène comme autant d’osselets pour ne pas se perdre en ren­trant :

 

Sous la forme l’absence s’enfle et vient le soir
et l’azur épui­sé jusqu’au bout du miroir …
 

Depuis la nuit des temps (six temps), la langue se mord la langue (six temps).
Il faut une forme pour tenir debout contre le mur de son poème et conte­nir l’absence qu’il génère, bien avant que l’autre Stéphane, le Mal Armé, aïeul du Sans Graal, ne l’ait si étran­ge­ment arti­cu­lé dans son Igitur ou son magis­tral Coup de dés. Je me confonds en excuses, face à ces piètres jeux de mots, mais que sont les vrais poètes (ceux qui gardent la forme) sinon des pitres sus­pen­dus à leur échafaud(age), accro­chés au fil ténu de leur bave, enrou­lés dans l’entrelacs de leurs vers, ici un alexan­drin, là un hep­ta­syl­labe, plus loin l’hendécasyllabe, et puis la clau­di­ca­tion de l’octosyllabe contre l’énéasyllabe. Tout vaut contre l’effritement de sa mai­son et l’engloutissement dans l’abîme de la conscience du je écri­vant, même le comique de répé­ti­tion. « … Et le hasard est-il appa­ru par hasard ? … » Il n’est rien de plus hila­rant que de paro­dier le néant en le décli­nant à l’infini, avec l’effronterie de qui sait qu’il n’y peut échap­per qu’en s’y rou­lant comme dans une vague. On songe à Michaux, à Beckett qu’il ne faut jamais oublier de lire en riant, n’en déplaise aux sinistres poètes méta­phy­si­ciens. Le nihi­lisme en poé­sie n’est viable qu’en se tenant les côtes. A peine exa­gé­ré-je, car, sinon, com­ment s’en sor­tir, hein ? Thésée a eu besoin d’Ariane qu’il a pla­quée, ne par­lons plus de ce tueur de minia­ture. Stéphane Sangral, lui, ne veut tuer per­sonne, il est à lui-même sa propre proie, au sein du laby­rinthe qu’il se fignole.
Figurez-vous que je chan­te­rais bien Sangral, moi, à la façon d’un blues. Tenez, ce quin­til d’alexandrins (p.46) s’y prête à mer­veille. Oyez :
 

Prisonnier du réel et pri­son­nier de ces
mots pri­son « pri­son­nier du réel » et la rue
d’en face ouvre la voie et pri­son­nier de ces
mots pri­son « pri­son­nier du réel » et la rue
d’en face ouvre la voie et pri­son­nier de ces
mots qui ferment le texte « il n’y a qu’une rue »
 

Voici bien un recueil à lire ou à rumi­ner sur une gra­vière déserte, coin­cé entre deux rues encom­brées de pou­belles ou de camions. Une cou­lée de fleuve — pour reprendre la méta­phore de l’excellentissime pré­face d’Éric Hoppenot — qui invente son lit au fur et à mesure de son flux. Sentiment d’infini, entre l’angoisse et la plé­ni­tude du rien. S’enivrer d’une ritour­nelle, d’une comp­tine bal­bu­tiante pour s’apaiser. Frapper un à un les bar­reaux de la grille, en ren­trant de l’école, les yeux aspi­rés par les vilains trous du sou­pi­rail… Avancer à tâtons, mar­tel en tête, comme la man­grove, un mètre devant l’autre et sen­tir les crabes sucer chaque pied.
Tenter de s’arracher à la gluan­te­rie … 

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