> « méfie-toi du pathétique »

« méfie-toi du pathétique »

Par |2018-11-12T23:30:43+00:00 22 mars 2013|Catégories : Critiques|

 

Comment, avec des mots étran­gers, des mots « autres », par­ve­nir à don­ner voix et réso­nance aux voix qui tra­versent Monologue ? N’y a-t-il pas une forme d’indécence ou d’impudeur, voire une manière d’usurpation, à vou­loir super­po­ser d’autres mots — for­cé­ment mal­ha­biles et inap­pro­priés — à Monologue et aux mots que revêt ici la dou­leur ?

À moins que, le temps ayant débor­dé de longue date la tra­gé­die intime à laquelle nous sommes conviés, la lec­ture de cet ouvrage  par des lec­teurs ano­nymes, soit une res­pi­ra­tion néces­saire dans la dou­lou­reuse sur­vi­vance de leur auteur, Ludovic Degroote. Pour ce qui est de l’écriture, l’auteur est sans illu­sion. Elle n’est pour lui qu’une ten­ta­tive par­mi d’autres pour se reti­rer ou au contraire pour se convaincre de vivre. Elle ne résout rien ni de la vie ni de la mort. Pourtant elle est. Complexe dans son appa­rente sim­pli­ci­té et dans son ora­li­té fami­lière. Foisonnante de ques­tion­ne­ments et de réflexions fortes, elle garde enclos tout le mys­tère. Reste un bou­le­ver­sant Monologue dont les traces s’insinuent au plus vif de la sen­si­bi­li­té.

Récit inté­rieur poly­pho­nique, Monologue est en réa­li­té la jux­ta­po­si­tion de quatre mono­logues, cha­cun dis­joint de l’autre par un titre qui lui est propre et qui ren­voie à un locu­teur pré­cis. « mono­logue de gode­leine » /​ « mono­logue du père »/​ « mono­logue de la mère » /​ « mono­logue de ludo ». Pourquoi sépa­rés, alors même que le sin­gu­lier uti­li­sé pour le titre du recueil, laisse ima­gi­ner une seule uni­té cel­lu­laire ? Séparés l’un de l’autre parce que les êtres évo­qués le sont par la mort qui arrache au noyau fami­lial l’un de ses membres, lais­sant cha­cun face à l’indicible de sa dou­leur. Face à sa soli­tude obs­ti­née et à son silence. Quatre mono­logues se côtoient donc et se suc­cèdent, qui cherchent, en dépit du cloi­son­ne­ment qui les sépare, à rendre compte, par la super­po­si­tion ou le croi­se­ment des évé­ne­ments et l’interférence des points de vue, de la souf­france de cha­cun. Car, pour cha­cune des voix qui parlent, voix orches­trées par la voix adulte de Ludovic Degroote, l’existence de l’autre est au cœur de sa propre souf­france. Chaque voix reprend les « chutes de voix » autres, que l’écrivain tente d’assembler, modi­fiant et remodelant/​remodulant à chaque reprise les cou­tures de l’histoire, son conte­nu et ses formes. La voix domi­nante recouvre en par­tie la voix de l’autre, de sorte que le texte, ain­si consti­tué de strates où affleurent les mémoires, devient sem­blable au visage de la jeune morte emmaillo­té sous les ban­de­lettes poreuses qui masquent ses brû­lures. Constitué de la confron­ta­tion de quatre sen­si­bi­li­tés et de quatre mémoires affec­tives dif­fé­rentes, Monologue est ancré dans l’intime de la famille Degroote, bru­ta­le­ment arra­chée à son équi­libre et à son bon­heur par la tra­gé­die de la mort qui la frappe de plein fouet.

C’est sur le « mono­logue de ludo », petit der­nier d’une fra­trie de six enfants, que se clôt le recueil. Sur celui de Godeleine, la sœur aînée, âgée de dix-huit ans, qu’il s’ouvre. Entre le mono­logue des deux enfants se glissent le mono­logue du père et celui de la mère.

Constitué de para­graphes d’inégale lon­gueur, par­fois même de phrases iso­lées, cha­cun des mono­logues donne la voix à l’un ou à l’autre membre de la famille. Chaque voix reprend à son compte l’accident qui a coû­té la vie à Godeleine et, avec les accents qui lui sont propres, évoque le désastre dans lequel cha­cun, sépa­ré­ment, a été empor­té. Aucune ponc­tua­tion — en dehors des vir­gules — ne vient inter­rompre le cours de la parole ni rompre le sillon de souf­france que la mort vio­lente de la jeune fille a ouvert dans sa famille et conti­nue de creu­ser en cha­cun. C’est donc à Godeleine que revient d’ouvrir le chant du Monologue. C’est par sa voix de morte que se retrace l’histoire de sa mort  (et de sa courte vie heu­reuse), la vision qu’elle en a, ce qu’elle en sait, ce que les autres en ont dit ou écrit, ce qu’elle ima­gine des effets en chaîne que ce ter­rible évé­ne­ment a pro­duits chez les siens. Un acci­dent de voi­ture. En Angleterre. Alors qu’elle était en séjour lin­guis­tique et qu’elle venait de pas­ser une belle jour­née de shop­ping à Londres en com­pa­gnie de deux jeunes alle­mands et d’une amie. Accident. Ce qui arrive. Imputable au hasard, à la fata­li­té, impré­vi­sible ; à la fois irréel et réel dans sa bru­ta­li­té et dans son irré­ver­si­bi­li­té. Dans l’onde de choc qu’elle pro­voque. Nul, jamais, n’avait ima­gi­né cette éven­tua­li­té jusqu’au moment où cette mort s’est impo­sée, à tous, comme telle. À cha­cun désor­mais de se débrouiller avec sa souf­france. De construire sa vie en inté­grant la réa­li­té de cette mort. Avec sa part de culpa­bi­li­té. Le père s’enferme dans son silence, inca­pable de sur­mon­ter l’épreuve de la perte de sa fille et celle du visage dis­pa­ru :

 

«  chaque jour je me suis levé en pen­sant à son visage brû­lé
 

chaque jour j’ai mis mon corps debout
 

chaque jour je me suis rap­pe­lé le bâti­ment devant lequel j’ai dit à gene­viève qu’il ne fal­lait pas qu’elle entre, que j’irais seul, que ce serait trop dur pour elle… »

 

La mère, elle, garde la mémoire de son enfant dans son ventre.

«  j’ai moi la mère por­té ma fille dans mon ventre et la nais­sance qui l’a sépa­rée de moi ne l’a jamais éloi­gnée de mon corps où elle demeure »

 

Le père ne se remet pas de la vision du cadavre qu’il est allé recon­naître à la morgue. La mère ne se remet pas de n’être pas allée auprès de sa fille une der­nière fois.

 

«  je n’ai pu voir ma fille et je l’ai accep­té, pour ne pas ren­for­cer la fai­blesse de mon mari, à cause de cette mort, j’ai accep­té à cet

ins­tant-là ce que j’ai su que je regret­te­rais toute ma vie »

 

Quant à Ludo, qui a pris les cris de ses parents pour des rires, il se demande « si l’on peut faire un bon fils quand on n’a pas l’intelligence de ses parents, ou l’intuition de ce qui se passe, lorsqu’on est inca­pable de dis­tin­guer la joie de la  dou­leur… »

Chacun sépa­ré­ment se reproche de n’avoir pas sen­ti que la mort
empor­tait Godeleine.

 

« les parents n’ont rien enten­du, j’ai crié très fort pour qu’ils m’entendent du salon ou que ça les réveille, mais je suis morte ain­si, dans leur silence », dit Godeleine dans « son » mono­logue.

 

« j’étais au salon avec gene­viève, nous dis­cu­tions ou nous lisions, et notre fille, qui hur­lait qu’elle était en train de mou­rir, je ne l’ai pas enten­due », dit le père dans le sien.

 

«  nous étions au salon, je n’ai rien enten­du, notre fille mou­rait et je conti­nuais à dis­cu­ter, à lire ou à tri­co­ter, je ne l’ai pas enten­due hur­ler tout ce temps qu’elle a mis à mou­rir, ce qu’elle a hur­lé pour nous atteindre, je ne l’ai pas enten­due de l’intérieur de mon corps qu’elle n’avait jamais quit­té, et cette vio­lence irré­pa­rable, au lieu que je crie de la colère, m’a condam­née, à cet ins­tant où j’aurais dû sen­tir que nous nous sépa­rions, à une infi­nie tris­tesse », dit enfin la mère.

 

Cette faute-là, incom­pré­hen­sible et incon­ce­vable, pèse de tout son poids de souf­france sur le père et sur la mère.

Le « mono­logue de gode­leine » conduit le lec­teur au cœur des pen­sées qui tra­versent géné­ra­le­ment les vivants lorsqu’ils sont en pré­sence de la mort d’un de leurs proches. En le fai­sant péné­trer dans l’espace men­tal de la jeune fille qui se parle comme morte, en lui per­met­tant de com­men­ter sa propre mort, Ludovic Degroote rend vivante, proche, intime, la dis­pa­ri­tion de sa sœur. Ce ren­ver­se­ment des rôles crée avec la défunte une proxi­mi­té qui la rend à la fois tan­gible et bou­le­ver­sante.

Parfois, Godeleine s’adresse à son petit frère, qui retrans­crit, quelque qua­rante années plus tard les mots de sa sœur :

 

« méfie-toi du pathé­tique, petit Ludovic, méfie-toi de toi ».

 

À ce conseil, l’homme d’aujourd’hui répond :

« tu m’as dit de me méfier du pathé­tique, petite gode­leine, tu as bien fait, sinon je n’aurais pas­sé ma vie qu’à ça, ça n’a rien chan­gé, on n’échappe pas à ses pentes »

C’est peut-être pour échap­per au pathé­tique qui le cerne et pour s’en libé­rer que l’écrivain a sup­pri­mé toutes les majus­cules. Ramenant ain­si les noms propres à l’état de mots ordi­naires. Les asso­ciant aux choses cou­rantes, évé­ne­ments et actes. Et en les désa­cra­li­sant, les rendre acces­sibles, sup­por­tables et pour­tant essen­tielles, dans ce qui reste du temps à vivre.

 

 

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