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Mercredi entre deux peurs

Par | 2018-05-21T16:50:36+00:00 3 mai 2013|Catégories : Critiques|

 

Je relis Mercredi entre deux peurs. Encore. Je goûte chaque vers. Violent, pré­cis, chaque vers entaille le papier, ouvre une bles­sure du sens, comme un cri. Puis il s’arrête, et le vers sui­vant reprend l’entaille, comme une dou­ceur. Chaque vers semble por­ter un élan qui veut tout dire, tout cer­ner.

Dana Shishmanian narre les états d’âme de l’angoisse, le rap­port avec les sou­ve­nirs ; les gar­der ou les repous­ser, ils sont là, ils se modi­fient à chaque pré­sent. Je pense à la série de Mémoire, par exemple à cette ville-pri­son, chan­geante, tou­jours la même : […] je me retrouve tou­jours dans tes rues ville de malheurs/​ville mer­veilleuse ville de mes rêves en boucle/​ tes tram­ways cir­culent tou­jours dans ma tête/​ sur des tra­jets inconnus/​ à chaque fois je m’étonne de ne pas recon­naître […], où des figures de morts et de vivants reviennent, […] Ainsi mes pour­sui­vants changent-ils d’armes/ de visages et de mots/​ ils parlent toutes les langues […] (Mémoire 0).

Les figures fusent dans un espace concret, qui devient ima­gi­naire par la rémi­nis­cence, laquelle rat­trape peut-être une phrase, un visage, une foule, mais en même temps, les embrouille.

La fuite dans le temps revient comme une angoisse inas­sou­vie, comme une attente lourde. Des scènes de vie quo­ti­dienne sont des ins­tants où la réflexion sur le temps qui passe, sur ce qui reste dans le corps, dans la vie avec l’autre, se trans­forment dans des ins­tants d’euphorie : un orchestre appa­raît. L’orchestre est ren­tré dans ma tête /​ pour l’envahir ou peut-être /​ pour s’y cacher /​ il pousse des cris /​ des hur­le­ments des rires […]  (Parthénogenèse). Elle est camé­léo­nesque, elle se nour­rit tou­jours de figures du pas­sé, des bruits du pré­sent, elle rem­plit la vie quo­ti­dienne de varia­tions pétillantes.

Je passe d’un poème à l’autre en rete­nant deux sujets extrêmes : la per­sonne qui parle, qui com­mence par décrire le mou­ve­ment vital, par cer­ner son soi et son corps : […] Je me tra­vaille comme une matière pre­mière /​ nuances de gris de noirs me heurtent /​ aux reflexes des déni­vel­la­tions /​ et recour­bures inat­ten­dues […] (Striptease sur un écha­faud), et la nar­ra­tion de cet orchestre ima­gi­naire, un ensemble de sons et d’images qui font aus­si écla­ter la per­sonne qui parle.

Dans leur forme, les poèmes de Mercredi entre deux peurs semblent un récit par longs vers, une nar­ra­tion qui s’interrompt, va à la ligne, comme si on vou­lait mar­quer un arrêt, un oubli, mais dans le vers sui­vant l’histoire revient.

D’autres poèmes s’attèlent au tra­vail sur le mot, dans sa sono­ri­té et son sens, tou­jours dans une recherche essen­tielle pour cer­ner le moi du poète entre corps et ima­gi­naire.

[…] C’est toi. Mais parle pas /​ ta langue. Ton « toi » /​ a migré. C’est un /​ migrant. Un mutant. Erre /​ au tra­vers des êtres […] (Crevasse dans une sta­tion de bus).

Cette cita­tion intro­duit un autre thème impor­tant : le tra­vail d’une langue à l’autre. La nar­ra­trice écrit en fran­çais à tra­vers ses ori­gines étran­gères. Je ne crois pas qu’elle soit nos­tal­gique. Elle veut cer­ner le pré­sent, le vivre inten­sé­ment, en reven­di­quant ce qu’elle est, une femme sin­gu­lière, migrante, entre deux cultures, et en muta­tion, d’un âge à l’autre, dans le regard de l’autre, et face à elle-même.

D’une langue à l’autre /​ on dit qu’on change de culture /​ de pays d’espace-temps d’humaine ambiance /​ ce n’est pas cela /​ ce sont nos organes qui changent /​ en même temps que leurs objets /​ on flaire dif­fé­rem­ment les mots /​ on les sous-pèse autre­ment /​ on les goûte moins on les touche à peine /​ on les lance des yeux /​ on les entend à peine […] La poé­sie D’une langue à l’autre est tra­ver­sée par cette figure du poète qui va et vient dans les langues et les tra­di­tions, dans les mots qui éclatent le temps et le recons­truisent dans un orchestre sen­so­riel. 

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