> Michel Host, les jardins d’Atalante

Michel Host, les jardins d’Atalante

Par | 2018-05-23T20:33:55+00:00 25 août 2014|Catégories : Critiques|

Dans le monde spec­ta­cu­laire qui est aujourd'hui le nôtre, Michel Host, "Prix Goncourt 1986" aura déployé des stra­té­gies savantes pour se déga­ger des pièges du star sys­tème et du quant à soi qu'adoptent nombre d'écrivains en vue lorsque le pro­jec­teur, à son corps défen­dant, s'est allu­mé sur lui il y a presque trente ans.

Sans se mon­trer, en évi­tant les cercles lit­té­raires des grandes cote­ries pari­siennes et des pla­teaux ego­vi­suels, ce poète a conti­nué son che­min, écri­vant romans, cri­tiques et livres de poèmes car là se situe sa néces­si­té vitale, pre­nant soin de ne pas s'attacher à l'anecdotique que pou­vait lui confé­rer la situa­tion de sa célé­bri­té d'alors. On lui repro­che­ra bien sûr de ne pas jouer le jeu, et ce reproche sur­vien­dra des hap­py few de ce petit milieu, mais on lui sau­ra gré, quand le temps aura opé­ré son tri entre l'anecdotique et l'essentiel, de s'être tenu à une ligne de conduite sans jamais tran­si­ger, car Michel Host, et c'est tout ce qui compte, écrit de très bon livres.

Que cet écri­vain soit en plus un poète le place dans une autre sphère que la majo­ri­té des hommes de plume. Cela nous porte à consi­dé­rer ses paru­tions avec une atten­tion et un inté­rêt majeurs.

Son der­nier opus vient de voir le jour cette année, publié par les édi­tions Rhubarbe : il se nomme Les Jardins d'Atalante.

Ce poème est consti­tué de 12 poèmes, comme les 12 mois de l'année. Host en écri­vit la pre­mière ver­sion il y a qua­rante ans, il le tra­vailla, le retra­vailla, jusqu'à nous livrer sa ver­sion accom­plie en 2014.

Nous remar­que­rons d'abord l'importance des chiffres que nous venons de citer. 12. Comme les mois de l'année puisque la com­po­si­tion du poème s'inscrit dans cette révo­lu­tion com­plète de la Terre autour du soleil. Ainsi ce livre s'inscrit-il dans une révo­lu­tion sym­bo­lique, celle du Temps et de l'Espace, celle de la cir­cu­la­ri­té impri­mant son mou­ve­ment dans la vie du poète, s'éloignant et s'approchant de la lumière, s'affrontant aux tem­pé­ra­tures des sai­sons, et ce mou­ve­ment cir­cu­laire, aus­si fer­mé semble-t-il être, trace dans la vie inté­rieure du poète comme un mou­ve­ment de spire, c'est à dire un cercle non pas clos sur lui-même comme le lais­se­rait pen­ser le mou­ve­ment de la pla­nète autour de notre étoile majeure, mais une cir­cu­la­ri­té ver­ti­cale du point de vue de la condi­tion du poète, non pas enfer­mé dans le Temps, mais son hôte, le temps d'une vie ter­restre.

L'année à laquelle nous convie le poète est le sym­bole d'une jour­née entière, d'une vie entière ; elle est la méta­phore d'un che­min fon­da­men­tal vécu en poé­sie.

Aussi peut-on alors por­ter son atten­tion sur le fait qu'il aura fal­lu qua­rante années à Michel Host pour éla­bo­rer cette œuvre, et ce nombre, quand bien même il n'aurait pas été consciem­ment dési­ré par l'auteur, nous révèle une dimen­sion fon­da­men­tale de sa parole. 40 ans, c'est le milieu de la vie d'un homme, l'heure où l'expérience se confronte à la dimen­sion vitale du des­tin indi­vi­duel. 40, c'est le nombre de la pre­mière mort, la mort sym­bo­lique d'un indi­vi­du lui per­met­tant de renaitre. C'est le stade du com­men­ce­ment de l'individuation pour le com­mun des mor­tels.

Ainsi ces Jardins d'Atalante sont-ils nés au mitan de la vie d'homme de Michel Host, et il lui aura fal­lu tout le temps de sa matu­ri­té pour en par­faire la réson­nance, don­nant à ce poème l'âge d'un homme adulte éman­ci­pé des sco­ries ines­sen­tielles.

Le poème com­mence en Janvier et se ter­mine en Décembre. Le poète s'adresse à des femmes : Amarante, Albane et Atalante. Mais sans doute est-ce la même femme, l'éternel fémi­nin auquel Host s'adresse, lui don­nant trois visages, trois noms, mys­tère encore de la sym­bo­lique ici trine.

Comme seraient éter­nels ces jar­dins qui sont le lieu du poème, jar­dins d'hier et de tou­jours, que cha­cun porte en soi.

Atalante est une héroïne de la mytho­lo­gie grecque. Elle fut aban­don­née à sa nais­sance, recueillie par une ourse et éle­vée par des chas­seurs. Elle devint elle-même une chas­seuse remar­quable et à sa figure est atta­chée la notion de vir­gi­ni­té puisqu'elle refu­sa le mariage.

Le poème de Michel Host fait d'Atalante l'équivalent de la nature, de la fémi­ni­té étroi­te­ment asso­ciée au lan­gage, d'une part de mas­cu­li­ni­té conte­nue dans son aspect chas­se­resse, du temps qui passe puisqu'entre Janvier et Décembre, c'est toute l'Histoire humaine qui se déroule en conden­sé, et nous nous trou­vons en Octobre en ce lieu si dérou­tant par tant de fami­lia­ri­té,

 

" – C'est ain­si que le monde change –
 

Sous les cara­paces verre et cobalt des rouges cités
futures j'entends
le mar­tè­le­ment de ses talons gar­diens d'une nuit
texane
entre les brow­nings cou­chés sur les trot­toirs
défi­lant à sept kilo­mètres heure les cadavres
condi­tion­nés
vont debout vers les centres cré­ma­toires High
Tech
 

J'entends ses talons bat­te­ments soli­tude
sur l'acier lim­pide soyeux "
 

 

lorsqu'en Janvier nous étions, presque, au com­men­ce­ment :
 

 

"Infortune du voca­bu­laire cette année
misère de la syn­taxe
muets de charme  secs  défo­liés  abo­lis
dépouillés  plu­més  nuls
les arbres"

 

Le rap­port char­nel au Verbe, à la concré­tion du Temps, à la poé­sie fait de ces Jardins d'Atalante un livre majeur tant il construit une séman­tique qui semble être un legs.

Il y a des tré­sors dans ce chef d'œuvre, des ors illu­mi­nant ce clair-obs­cur tour­nant autour de la lumière, une voix tra­çant dans la pous­sière de l'époque une voie humble et de secours, celle digne de la condi­tion d'être un homme dans ces temps de per­di­tion où tout cherche son sens.

Les jar­dins d'Atalante du poète Michel Host est une pierre séman­tique.

 

 

X