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MIGRATIONS AVIAIRES

Par |2018-08-18T20:44:39+00:00 18 août 2014|Catégories : Blog|

 

1.
 
Mouettes blêmes debout comme des délé­gués dans les champs sombres labou­rés.
 
La sen­teur de la terre retour­née sature l’air.
 
Debout par­mi les mouettes, deux petits par­des­sus noirs, croassent.
 
En une longue ligne, ser­rés les uns contre les autres, des cèdres semblent être arri­vés avec l’intention d’attendre quelque divul­ga­tion.
 
À côté d’eux sur la route pous­sié­reuse l’errant bar­bu, défait, marche vers quelque civi­li­sa­tion ou autre, le regard bais­sé, en fumant une ciga­rette, alors que dans son esprit les innom­brables mots ont afflué et sont sur le point de s’envoler vers le sud par-des­sus la fumée des feux de forêts et des villes.
 
 
2.
 
Le direc­teur de la col­lec­tion de spé­ci­mens d’oiseaux au musée d’histoire natu­relle a par­lé de s’être sou­vent arrê­té, sur le che­min du tra­vail au prin­temps et à l’automne, devant l’immeuble des congrès — haut, long et large — au bord du Lac Michigan, où du côté nord il ras­sem­blait les corps des oiseaux migra­teurs tués par leur col­li­sion contre l’étendue de verre avant les pre­mières lueurs du jour.
 
Le côté nord, que ce soit en automne ou au prin­temps — un énigme.
 
Ces oiseaux en par­ti­cu­lier ont-ils été chas­sés de leur che­min par les vents, et retournent-ils à la lumière des étoiles ou dans l’assombrissement d’avant l’aube ou sous des nuages sombres près du lit­to­ral, don­nant la grande masse qu’ils risquent de per­ce­voir comme une forêt ?
 
Ils volent le long de cette même route depuis des dizaines de mil­liers d’années, et leur pen­sée tarde tou­jours à for­mu­ler cet obs­tacle de la ville qui est appa­ru du coup rapide d’une cen­taine et demi de leurs migra­tions.
 
 
3.
 
Près de la capi­tale de l’état, des bonnes sœurs âgées arrivent pour être empri­son­nées.
 
Devant la grille du péni­ten­tiaire leurs amis chantent des chan­sons avec elles et prient, un homme bran­dit une affiche qu’il a fait qui dit “Bienvenue au palais de César”, et depuis les fenêtres étroites de bureaux, bien au-des­sus du sol, le per­son­nel du direc­teur de pri­son sur­veille.
 
Ils sou­haitent que les lois et juges n’obligeaient pas les bonnes sœurs à arri­ver comme de grands gibiers d’eau pour être enfer­mées dans des cages pour une demie année pour avoir choi­si de mettre les pieds une fois de plus dans les lieux inter­dits des mis­siles nucléaires.
 
 
4.
 
Des cris, à chaque sai­son, quit­taient une pièce du sous-sol qui gisait sous le poids de tout l’édifice empri­son­nant, et à tra­vers un conduit de chauf­fage ils attei­gnaient presque ins­tan­ta­né­ment le cor­ri­dor — mais déjà fort affai­blis — et s’envolaient jusqu’au bout du cor­ri­dor, où afin de pas­ser à tra­vers une porte ils aban­don­naient une grande part de ce qui sub­sis­tait d’eux-mêmes, et ils gagnaient un autre cor­ri­dor et une fenêtre qui don­nait sur l’extérieur, mais la fenêtre était fer­mée, et après être pas­sés par le verre cas­sant, impi­toyable, ils attei­gnaient le plein air et se mur­mu­raient à une feuille d’herbe et la plume déchue de l’aile d’un moi­neau, et enfin avec le poids infime de leur propre épui­se­ment ils s’enfonçaient dans la terre, inen­ten­dus par qui­conque aurait vou­lu ten­ter de répondre.
 
 
5.
 
Il y avait un inter­ro­ga­teur pour le pré­fet de la ville, un tor­tion­naire avec un sens presque infaillible du deçà des limites de l’agonie phy­sique, l’humiliation, et la ter­reur impo­tente, chez les êtres humains — un homme qui était connu de ses supé­rieurs et col­lègues pour son silence impec­cable à la fois au tra­vail (d’autres posaient des ques­tions insen­sées) et après, et qui, sous un autre nom écri­vait des poèmes.
 
Ceux-ci ont sur­vé­cu à leur propre époque, vole­tant fer­me­ment à tra­vers le temps comme un petit vol, mais jamais ne devait retrou­ver leur propre temps. Six ou seize siècles plus tard, lorsque des écueils de poé­sie ont été redé­cou­verts dans les décombres déter­rés autour d’anciens grands bâti­ments, les poèmes de l’interrogateur étaient consi­dé­rés d’une beau­té par­ti­cu­liè­re­ment déli­cate, mémo­rable, mais au sujet de leur auteur rien, même pas son faux nom, ne se savait. 
 
 
 
 
extrait de
It’s Time (Il est temps)
—Baton Rouge, Louisiana State University Press, 2002
 
 
Traduction : Nathanaël
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