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Miroir ébranlé (extrait)

Par | 2018-06-25T02:01:59+00:00 5 avril 2013|Catégories : Blog|

 

Hiver : les affaires urgentes s’amoncèlent.
Les gens ont com­men­cé à mou­rir et ici, dans le bureau
qui luit tel un vais­seau spa­tial au cré­pus­cule,
on dirait que les choses qui fonc­tionnent viennent
à peine d’arriver il y a long­temps.
La marche des affaires n’en est à qu’à mi course
qu’il fait déjà noir.
Les 10 der­nières années
ont filé deux fois plus vite que la décen­nie pré­cé­dente
à pré­sent que les roses noires fleu­rissent dans la neige.

 

Cet été, quand nous nous relayions pour te veiller à ton lit de malade,
pour gar­der le moral et cher­cher de quoi man­ger sur Jægergårdsgade
tan­dis que nous atten­dions la mort, écra­sante à force d’être rien,
j’ai pen­sé :
d’un côté l’Atlantique,
de l’autre le jeu d’échecs.

D’un côté la balan­çoire brune et grise de l’Atlantique dans la brume,
de l’autre la froide beau­té des échecs.

Et tan­dis que la pen­sée de l’informe redon­dance océane
me don­nait la nau­sée, j’ai retrou­vé un peu de calme en pen­sant
com­bien les échecs, du fait de leurs strictes limites,
peuvent recom­men­cer en d’infinies varia­tions, recom­men­cer
et recom­men­cer encore.
Mais l’heure était venue de tres­ser tes longs che­veux de lin.

 

Je me suis rêvé dans la vil­la sinistre
où se déroulent en géné­ral les pro­jec­tions
de mes cau­che­mars
mais l’escalier en coli­ma­çon avait dis­pa­ru,
les portes secrètes et la cave sans fond,
à pré­sent tout est si aéré, clair, réno­vé de part en part
que même les fan­tômes
n’osent plus pas­ser la nuit
et mon corps à moi­tié vieux, son âme à la traîne,
sem­blait une mons­trueuse pré­pa­ra­tion médi­cale
dans les pièces silen­cieuses
où pla­nait un jazz fris­quet issu des haut-par­leurs,
où la brise sou­le­vait les rideaux légers.

 

Tu as beau tou­jours être belle
c’est tout de même d’une manière dif­fé­rente
que cette fois où nous dan­sions sous la pluie
et où la fra­gi­li­té n’était rien d’autre
qu’une part de ta beau­té,
assise comme un poin­çon dans mon œil.
Mais aujourd’hui où nous
nous sommes ren­con­trés par hasard.
dans les lumières folles du car­re­four de Sølvegade
et que tu portes ta robe à ravir,
la beau­té qui t’entoure
n’est rien qu’une part de ta fra­gi­li­té
qui égra­tigne mon regard telle une tes­selle de verre.

 

La table de cui­sine bran­lante
à laquelle je me suis assis pour écrire ceci
aurait sans doute pu être mieux construite,
et la même chose peut cer­tai­ne­ment se dire du poème
et de tant d’autres choses
en ce monde endom­ma­gé
qui fonc­tionne aus­si pré­ci­sé­ment
aus­si long­temps qu’on rac­com­mode l’homme et la femme
la rai­son et la foi
les méchants rêves et le tra­vail au bureau.
Et le jour d’aujourd’hui,
qui a déva­lé du matin au soir,
où j’ai reçu ta lettre trem­pée
aurait aus­si pu lui aus­si por­ter un meilleur pres­sen­ti­ment.
Mais le jour d’aujourd’hui n’était pas « peut-être »,
il a exis­té
avant de dis­pa­raître.
Voila pour­quoi le jour d’aujourd’hui était le meilleur des jours.

 

Car chaque fois que nous étions ensemble
peut-être à écou­ter de la musique esto­nienne

et à regar­der les inex­pli­cables signes d‘écriture
des oiseaux dans le vent

ton sque­lette était un rien plus effon­dré
quelque part dans ton pale­tot

mais parce que ton regard et ta voix
oui même tes mains

étaient à deux doigts de pla­ner

il est à pré­sent tel­le­ment impos­sible de croire
que tu as tout a fait dis­pa­ru

comme, alors, il était dif­fi­cile de com­prendre
que tu tour­nais tou­jours dans Nørrebro.

 

Alors que je suis assis ici à la porte C27
à regar­der l’avion dans le roman­tisme de la brume
il se fait clair
que je suis déjà dans un autre endroit.
Un endroit où chaque jour est plus qu’ample,
et il est si curieux que nous mour­rons vrai­ment
mais la pen­sée de la résur­rec­tion n’en est pas moins curieuse
que le fait que nous exis­tons.
Un endroit où chaque chose change
tan­dis que la révo­lu­tion se trame
dans un petit appar­te­ment étouf­fant
à poêle à pétrole, à stores rou­lants.
Un endroit où, après les heures de bureau,
la langue conti­nue sans adresse,
telle les gestes soli­taires d’un fou dans le bus.

 

Pardon d’appeler si tard.
Le temps est évi­dem­ment révo­lu
où je trou­vais spé­cial
d’être qui­conque
dans le hall de tran­sit infi­ni du monde,
et où la tris­tesse des hôtels
fai­sait tout bon­ne­ment par­tie de la magie.
Car il y a un ins­tant, lorsque
j’ai regar­dé assis
mes mains plus si jeunes
j’ai été sai­si d’effroi
à l’idée de ne peut-être plus jamais
entendre ta voix recon­naître la mienne
si je m’allongeais pour m’endormir
dans les draps par trop blancs
de la chambre 1007.

 

À Hvidovre, ces jours de novembre
dans ces car­re­fours bien trop grands,
quand, à tra­vers les feuilles mortes, les gra­tuits glis­sants,
le bus 200 S dépasse les tech­ni­ciens den­taires et les bor­dels thaï­lan­dais
les dépôts et les coif­feurs pour chiens
en route vers les hautes petites mai­sons
dans les­quelles tout ceux que nous avons connus
et aimés, à pré­sent décé­dés,
montent et des­cendent dans des ascen­seurs rouillés
dont le pla­fond cli­gnote d’une ampoule assou­pie,
on sai­sit qu’il est des endroits
où le déses­poir s’envole,
déses­pé­ré qu’il est lui-même
d’exister.

 

Après un jour qui peut-être
livre­ra son sens dans bien des années
je me suis, comme toi,
assis pour lire, et, tan­dis
que mon regard glisse tel des phares
à tra­vers les obs­cu­ri­tés du texte,
on entend ici dans l’escalier
et la mai­son, des pas
s’arrêter au troi­sième étage
s’y attar­der un rien dans le grand silence
avant de dis­pa­raître en bas, de s’éloigner,
mais de qui il pou­vait bien s’agir, ce qu’il fai­sait,
et pour qui cela avait peut-être du sens,
le pré­sent poème ne l’éclairera pas…

 

Et voi­ci sou­dain que même toi te retrouves à avoir une his­toire.
Il n’est plus tout à fait indif­fé­rent de savoir
quelle rue tu évites
si  peu qu’aujourd’hui tu te sois assis
dans ce café pré­cis
à tapis turc
qui donne sur une petite place en tri­angle
pour écrire dans la poly­pho­nie de ton poème
d’où me vient dis­tinc­te­ment
le ber­ce­ment de ta belle voix.

Mais ton his­toire peut natu­rel­le­ment se conter
selon un nombre infi­ni de ver­sions
dont pour­tant pas une seule
ne sau­rait être contée par un autre que toi
qui ne veut pas être un « je »
au clair de lune et à la musique de vio­lon­celle
mais un fonc­tion­naire dans les sys­tèmes de la langue
habi­tué si étran­ge­ment à te cou­cher dans le désert
quand tu sèches ton tra­vail
pour vision­ner un vieux film d’horreur.

Tandis que, à tra­vers le car­ré du poème,
je rêvais de tout voir sur le papier blanc
au sujet de la chair blanche à tri­angle noir
le monde était déjà
sur le point de s’épuiser pour toi
dont les rêves étaient emplis de vitres écla­tantes,
de radio­gra­phies, de grands cieux vides de mars.
L’autre jour je t’ai vu dans un bis­trot de nuit,
la soli­tude telle une gloire
toxique au front.
Ta pla­nète était entrée
dans un autre sys­tème solaire. Le soleil en moins.

Ma vie a rac­cour­ci d’un demi-siècle
à ta mort quand tu m’as aban­don­né
devant le super­mar­ché de la sor­tie auto­rou­tière 17.
Qui me conte­ra désor­mais
les hivers gla­ciaux, les pluies pâles,
la scar­la­tine
et le pen­sion­nat de Silkeborg Plads ?
Le temps mys­té­rieux
que je n’ai connu que comme odeurs et ver­tige
dans la pen­de­rie et la musique dan­sante
mais dont, comme à tra­vers une vitre tein­tée,
la lumière est tom­bée sur moi depuis ton regard
et a une nou­velle fois dis­pa­ru
si bien que pour le reste de ma vie
je ne serai jamais plus un enfant.

Quand je suis pas­sé devant ta mai­son
où le lustre était encore allu­mé
et où un papillon de nuit pris de ver­tige
tour­nait autour du silence blanc imma­cu­lé
que ta vie a aban­don­né,
c’était comme si tu mour­rais une seconde fois.
Mais plus tard le même jour
quand je me suis à nou­veau arrê­té devant une mai­son
et que j ai vu à tra­vers une fenêtre au qua­trième étage
l’endroit où je m’étais assis jeune
plein d’espérance à regar­der
le bou­can du monde,
le futur a sou­dain
recom­men­cé.

Jeune, je m’éveillais chaque matin,
le flot du monde venant à ma ren­contre
tel une rue d’étincelles.
À pré­sent, je dois me lever dans l’obscur de l’hiver
et pièce par pièce me diri­ger
sur mes jambes grêles.

Je me suis assis ici à la der­nière table
du res­tau­rant où toi et moi allions
dîner de temps  à autre
tan­dis que de nous par­lions un peu de tout et de rien
en écou­tant le tra­fic de Gammel Kongevej
et que la pluie com­men­çait à tom­ber,
que les phares des voi­tures glis­saient sur le mur
et que sou­dain je man­quais de patience pour tes vieilles his­toires,
ton écharpe de dan­dy
et ton habi­tude de man­ger dans mon assiette
qui, contre toute attente, est ce qui me manque le plus à pré­sent
que la pluie com­mence à tom­ber
et que les ombres des pas­sants brûlent contre les vitres,
que je dois m’asseoir à la der­nière table
et pen­ser qu’il y en a un de chaque sorte
tan­dis que j’écoute le tra­fic sur Gammel Kongevej,
que je tente de cap­tu­rer ton regard
dans le miroir ébran­lé du poème.

Tandis qu’un ciel inquiet scin­tille
dans les flaques de Melchiors Plads
mon regard s’attarde sur un visage
qui semble une pho­to voi­lée
mais ne sau­rait être que tien

et à l’instant pré­cis où le soleil perce
je me tourne vers le café, vois un filet de sang
for­cer son pas­sage dans mon œil gauche,
fleu­rir dans l’effroi de vitres blanches

j’entre aus­si­tôt dans l’ombre :

com­ment vais-je por­ter tout cela
dans la mon­tée tra­ver­sant Nordre Frihavnsgade
jusqu’au car­re­four,
jusqu’à chez moi ?

 

T’étant éclip­sée au faîte de la fête
tu as fait l’impasse sur les bai­sers les plus pro­fonds
dans les recoins les plus obs­curs
mais au moins n’es-tu pas tom­bée de som­meil
la mâchoire pleine de dents en or,
la soupe blanche de la fatigue cui­sant dans ton crâne.
Tout ça pour te réveiller dans un bus gla­cial
éclai­ré comme une salle d’opération
rou­lant dans un bruit de fer­raille entre des villes de ban­lieue,
une bou­teille de bière rou­lant au sol en avant, en arrière.

 

Même dis­pa­ru depuis des années, le goût salé
de tes bai­sers, je m’en sou­viens comme si c’était hier
une petite séquence com­pli­quée
de sons que je cap­tu­rais en hâte
cli­quette à l’instant d’écrire dans ma tête ;
mais la mort, je ne la connais que par la peur que j’en ai,
les mots de Dieu par ses tra­duc­tions
et le silence par les bruits qu’on entend
à se réveiller une nuit d’hiver à 05. 30 :
le cra­que­ment de l’escalier de ser­vice, le lent frei­nage d’un camion
d’une tonne, là-bas quelque part dans le noir.

 

Mon amour, puisse notre amour res­sem­bler
sans cesse à la musique pro­ve­nant d’une autre chambre.
Au Waldorf-Astoria. Sous la pluie.

 

Enfin arri­va ce souffle de l’hiver
et je suis dans l’obscurité à écou­ter heu­reux
la tem­pête de neige bruire au long de Bartholinsgade,
à ten­ter de rete­nir le temps
mais l’instant pla­nant
loin de la salle du trône déses­pé­rée de l’Éternel
le jeu­di vingt-trois février
broie chaque seconde avec la sui­vante
tan­dis que la valeur de ce qui est non lu sur ma table de che­vet
croît dans mon inces­sant cur­ri­cu­lum vitæ.

 

Un soir je tra­verse Østre Anlæg
je vais com­mettre une bourde à la vue
de la lumière de la ville der­rière le filtre des branches
qui jadis me fit écrire mes pre­miers poèmes
qui s’emparèrent sou­dain des noirs treillis
au-des­sus de la lumière des feuilles A4 tan­dis que toutes les rues
où j’attendais quelqu’un qui se trou­vait aus­si m’attendre étaient réno­vées :
et via les cou­loirs bleus de Nørrebro
où toutes les femmes que j’ai rêvées ma vie durant
se tenaient devant un por­tail, fumaient des King’s et s’appelaient Kate
je vais m’en aller sur le via­duc der­rière Carlsberg
et tout en bas voir les trains appa­rus dis­pa­raître dans l’ombre
comme les gens que j’ai connus, fré­quen­tés un temps,
comme des séries de pen­sées qui sou­dain éclai­rèrent tout
comme le déses­poir, l’espoir, le bruis­se­ment des pres­sen­ti­ments :
et pour finir je vais aller tra­ver­ser la trans­pa­rence
des quar­tiers neufs du port
qui se tiennent sous le vent
et dont j’ignore encore les noms, eux qui
depuis long­temps signi­fient quelque chose
pour quelqu’un qui n’est pas moi.

 

31 décembre.
Je prends l’autoroute vers la côte
où une froide mer grise jette
des objets mécon­nais­sables sur la plage.
Une paire de pen­sées vont à leur terme,
d’autres planent telles des bandes de chou­cas effrayés
sur l’éblouissement de la plaine nei­geuse.
Au retour, je sta­tionne sou­dain
sur la place de par­king.
Mais le bruit de mes pas, lui,
se pour­suit sous la brume.

 

La radio a cap­té une sta­tion loin­taine
où un chœur d’enfants
dans une langue qui doit être le russe
lit quelque chose qui doit être de la poé­sie
et pour­rait son­ner comme une tra­duc­tion
du poème que j’ai tou­jours rêvé d’écrire.

 

Traduction du danois, Pierre Grouix

 

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