> Mon pays, ce soir : Des mots pour dompter les maux

Mon pays, ce soir : Des mots pour dompter les maux

Par | 2018-02-23T15:33:00+00:00 16 novembre 2012|Catégories : Critiques|

Sur la tête de son pays, un déluge de feu et de souffre à engrais­ser la mort. Partout des flots des ténèbres déran­gées. Dans son pays, il fait soir. Soir sur les bour­geons. Soir sur la vie. Aucune lueur. La nature elle-même est dérou­tée. Les astres sont frus­trés :

 « Et la lune ter­rée en un coin de ciel
Pour fuir le rire fer­reux
Des rafales »

Dire le deuil pour l’amplifier et le conte­nir. Nommer le monstre pour le démys­ti­fier et l’apprivoiser. Tel est le pro­jet démen­tiel  de Josué Guébo, cet homme har­pon­né par la frayeur de l’horreur. Ce poète, sans sa harpe mais avec sa plume‑épée. Car il ne sau­rait être un aède sté­rile, divor­cé du deuil du peuple. Le poète désor­mais est plus qu’un magi­cien du verbe, plus qu’un pro­phète ;  il est le « guer­rier » invi­sible, un inqui­si­teur. Celui qui lève le man­teau sur les véri­tés écra­sées.

 « Je nous donne
La plume d’un tel orage
Je nous donne l’index
D’une telle audace » (p54)

 

 Celui qui recueille les larmes des veufs et des orphe­lins aux des­tins bri­sés par les pré­da­teurs du monde. De sa tête à terme du sup­plice d’Éburnie,  notre poète engen­dra « Mon pays, ce soir ». Sans matrone. Sans anes­thé­sie. Dans la dou­leur de la par­tu­ri­tion. « Mon pays, ce soir »  est une suite de pleurs d’une plume aux meur­tris­sures sévères, d’une cithare criant la dou­leur des siens.

 « Le pays
A cette heure
N’est plus qu’un vaste bruit »

Le crime de son pays sien n’est pas à cher­cher loin :

«… sous le maca­dam
Il y a des pépites
Sous le maca­dam
Du scan­dale éco­lo­gique
En gerbes impé­rieuses » (P25)

Eburnie a eu le tort de cou­ver dans ses abysses « Du pétrole/​ En jets auto­ri­taires ». Et pour cela ses enfants doivent payer le prix fort : le tré­pas. Les « bombes nues » « le tour­billon » « l’incendie » « le fra­cas » « des chars du Printemps De Prague », le lexique de l’apocalypse hante les vers. Le poète stig­ma­tise les men­te­ries et fus­tige les « men­songes emmu­rés ». Il déverse son encre en furie sur « l’eau nue »….l’ONU, mais aus­si sur tous ses frères, « cette race » dévi­ri­li­sée, qui « rêve de fers à ses pieds ». Malgré les sou­pirs, le livre de Guébo se veut un hom­mage sub­til à tous les com­bat­tants de la liber­té. Il prend fait et cause pour :

« …ces fils du pays
Coupables d’aimer
Comme seuls
Doivent l’aimer
Les autres
La liber­té » (P22)

Les mots de Guébo disent l’indicible et l’inadmissible.  En dépit des larmes brouillant l’encre de sa plume, ce livre se veut un coup de poing sur le visage de la cupi­di­té, mais sur­tout une exhor­ta­tion à la ver­ti­ca­li­té, à l’érection.

« Plus rien
Pour sûr
Ne san­gle­ra notre pas
Plus rien
Ni la meute
Ni l’essaim
Rien » (p 28)
.

En har­mo­nie avec son peuple debout, il lance avec la fougue de son ins­pi­ra­tion, sa déter­mi­na­tion à ne pas choir :

« Et
Nous tenons
Fermes
Dans le feu des temps
Fermes
A habi­ter
Dès ce jour
Le signe
De notre his­toire
En forge » (p 29)

Le peuple, son peuple est d’ivoire. Le poète a foi qu’il sau­ra res­ter solide et débout.  Les der­niers vers du livre ont l’ éclat d’un cri Césairien :

« Nous sommes
Poing
Formé de toutes les dou­leurs
Des siècles pié­ti­nés
Debout dans le champ pubère
De la véri­té
Tenant de l’iroko
Ce devoir de fer­me­té
L’impératif
Incoercible
De notre geste igni­fu­gé » (p54)

Au fil de pages, la pas­sion du poète se dilate et écla­bousse toute l’Afrique. Il prend sur lui la croix de tous les mar­tyrs afri­cains. Les ombres de Lumumba, Sankara, Louverture, Nyobé planent….

« Mon pays, ce soir » est une érup­tion de mots, une ava­lanche de vocables en colère, pour signi­fier le jeu macabre des maux qui s’abattent sur son Eburnie.  Le texte bruit  du chant déchi­rant de la dou­leur ivoire. Sa dif­fi­cul­té de com­prendre ce qui assaille son pays se retrouve dans l’emploi de mots sou­vent rares. Son livre, en effet, est un repaire de mots savants qui peuvent dérou­ter le lec­teur dis­trait. Le choix de ses mots n’est point hasar­deux. Il les choi­sit pour leur musi­ca­li­té, leur per­ti­nence sonore. Josué Guébo n’est pas un ver­si­fi­ca­teur, encore moins un rimeur. Il est poète c'est-à-dire un amant des mots ; il sait les appri­voi­ser pour leur arra­cher la note recher­chée.

 « Mon pays, ce soir » est le livre de la colère de toutes les colères tues, de toutes les colères déchai­nées. D’où ces vers brefs, rabou­gris, ces vers‑mots ou ces mots‑vers. Comme des coups de feu…des coups de poings. Avec ce livre, de Josué Guébo confirme sa place dans le pan­théon des plus grands créa­teurs ivoi­riens. Heureux tous ceux qui vont main­te­nant lire « Mon pays, ce soir ». Encore intact est leur plai­sir !