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Mots de passe de Marie-Claire Bancquart

Par | 2018-02-19T16:58:42+00:00 7 mai 2014|Catégories : Blog|

Le mot de passe, rap­pelle la qua­trième de cou­ver­ture, est une clé qui per­met d'ouvrir un domaine secret et d'y péné­trer. Ou, comme l'affirme le Littré, le mot qu'il faut pro­non­cer pour entrer dans un endroit gar­dé. Quels rap­ports avec la poé­sie ou, plu­tôt, avec la démarche poé­tique de Marie-Claire Bancquart qui regroupe six ensembles de poèmes dans un recueil inti­tu­lé Mots de passe ?

    La pre­mière suite a pour titre Ainsi ce pay­sage. De quel pay­sage s'agit-il ? Peut-être de pay­sages du Nord de la France : le poème limi­naire, après des consi­dé­ra­tions qui peuvent s'appliquer à toutes les églises et cathé­drales anciennes de France et de Navarre (les gar­gouilles…) se foca­lise sur un détail du por­tail (qui est une his­toire taillée dans la pierre) et une région "aux confins de France et de Belgique". Le poème se fait nar­ra­tif et, peu à peu, on recon­naît la ville de Thérouanne à l'époque de  Charles Quint où elle fut assié­gée et prise en juin 1553 par les troupes de ce der­nier, avant d'être rasée… Et sur les ruines : "il va, de sa main, répandre le sel qui dénie toute espé­rance". De fait, cette ville que le signa­taire de ces lignes tra­verse sou­vent, ne se remit jamais de ce désastre.  Elle per­dit peu après son évê­ché et n'est plus aujourd'hui qu'une modeste bour­gade d'un bon mil­lier d'habitants. L'œuvre prin­ci­pale de la cathé­drale détruite, le Grand Dieu de Thérouanne, est aujourd'hui conser­vée dans la cathé­drale de la ville voi­sine de Saint-Omer. C'est une sculp­ture du XIIIème siècle, repré­sen­tant le Christ entre la Vierge Marie et saint Jean… Le poème relate un voyage que fit Marie-Claire Bancquart dans cette région. Mais c'est une médi­ta­tion sur l'histoire et les guerres, dans un va-et-vient entre la fin du XIIIème siècle et le pré­sent. Mots de passe donc pour accé­der, via l'Histoire, au tra­gique de la vie qui conti­nue, mal­gré tout… Autre mot de passe : le patro­nyme de l'auteur. "Notre nom de char­re­tier fla­mand, sur les routes caho­teuses du Nord" ; et c'est une fable qui se (re)constitue, une fable peut-être réelle… Et dès lors, la machine poé­tique est lan­cée et ça conti­nue… D'autres lieux qui se prêtent à la médi­ta­tion ou à l'interrogation, sont évo­qués que le lec­teur connais­sant cette région iden­ti­fie­ra (Berck ou Le Touquet pour leurs par­kings et leurs ali­gne­ments de voi­tures en sta­tion­ne­ment) : ici, un sou­ter­rain, là un jar­din, là encore une église avec ses cha­pi­teaux. "Nous ne te loue­rons pas, /​ Seigneur. Mais la tris­tesse de ta mai­son nous pénètre".  Qu'est donc ce voyage  sur lequel je m'attarde parce que je vis dans cette région ? La qua­trième de cou­ver­ture dit que ce recueil a été écrit durant une période dif­fi­cile de mala­die. Mais Marie-Claire Bancquart n'en dit pas plus, D'ailleurs, elle écrit rare­ment Je ; plus sou­vent Il ou Nous… Comme si la prio­ri­té était de cap­ter les mou­ve­ments inté­rieurs du corps et la mala­die est alors l'occasion pri­vi­lé­giée (?) de les per­ce­voir, de les cer­ner et de les dire.

    Dès lors, Marie-Claire Bancquart va s'attacher  à décrire l'ambiguité de la vie qui ne va pas sans la mort. Ainsi, on découvre un poème qui  met en scène le moment où la vie bas­cule : l'annonce que le patient est atteint d'un can­cer, annonce qui, bien sûr, amène à prendre conscience de l'imminence de la fin. Mais sur­tout à s'interroger sur le sens de la vie, car c'est la mort qui, à la fin, donne son sens défi­ni­tif à une vie qui s'achève : "Seul dans la rue, après le diag­nos­tic, il se demande /​ s'il n'aurait pas mieux fait d'explorer, espé­rer, /​ prendre du temps pour de folles recherches /​ sur l'origine et sur la fin /​ que voi­ci, prête". Mais sont-elles si folles, ces recherches ?

    Marie-Claire Bancquart évite, tant que faire se peut, toute réfé­rence auto­bio­gra­phique. Sans doute est-elle à l'écoute de son corps, et c'est pour cela qu'elle parle si bien du corps, du corps de l'autre, du nôtre.  Le ton se fait alors dur, d'un réa­lisme cru, pro­saïque : "Notre viande. /​/​ Nous rêvons à elle", "… nous ne la sen­tons, pas la terre /​/​ pas plus que ces organes /​ cachés dans notre corps", "chair /​ enfer­mée /​ dans son étui de peau" ou "je connai­trais /​ dans tripes et boyaux /​ le goût du monde". C'est que Marie-Claire Bancquart inter­roge "la rai­son d'être de son corps", qu'elle tra­duit par des mots tou­jours insuf­fi­sants à rendre compte du réel. Insuffisants mais ter­ri­ble­ment effi­caces mal­gré tout : "la vie nous quitte un peu chaque jour, on ne court même plus après elle". Traversés par des contra­dic­tions que Marie-Claire Bancquart n'hésite pas à cer­ner : "ma recherche /​ constante, elle /​ désac­cor­dée, /​ res­semble à une ascèse offerte à quelque dieu /​ dont on pro­clame fer­me­ment l'inexistence". Parfois, on entend "presque inau­dible /​ une confi­dence /​ sur le pour­quoi de notre vie". C'est alors, quand la liai­son avec la vie ou le monde se fait, qu'éclate, lumi­neuse et évi­dente, la rai­son d'être des poèmes. Paradoxalement (mais pas tant que cela) ces moments de liai­son avec l'univers appa­raissent quand la conscience de la mort iné­luc­table se fait trop forte…

    Marie-Claire Bancquart prête atten­tion aux formes de vie les plus humbles, aux ani­maux les plus ordi­naires pour deman­der, à la lumière de la mort des comptes à la vie… Le rythme res­pi­ra­toire des poèmes fait alors se jux­ta­po­ser des mots iso­lés et des vers assez longs, voire des para­graphes de prose… C'est tout l'ensemble qui répond au poème limi­naire du recueil : le titre du der­nier ensemble,  À fleur de sel, répond au sel répan­du par Charles Quint sur les ruines de Thérouanne  (mais la vie tou­jours est la plus forte). La boucle est bou­clée : de l'interrogation sur la place de l'être dans le monde, Marie-Claire Bancquart passe au constat et à la racine du mal : "nous le [le flux de la vie] res­sen­ti­rions /​ si nous n'avions pas divor­cé du reste du monde". Le recueil est soi­gneu­se­ment construit : poèmes se res­sem­blant qui se répondent d'un bout du recueil à l'autre (p 54 et p 137) ou poèmes qua­si­ment simi­laires (p 131 et p 136) à l'intérieur de la der­nière suite… De quoi "rete­nir l'existence"

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