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Nègre sable

Par |2018-10-17T03:57:51+00:00 28 juin 2017|Catégories : Blog|

Traduction Catherine Pierre-Bon

 

Nègre sable

 

Dans la mai­son de Detroit
dans une pièce emplie de fan­tômes
quand grand-mère lit son jour­nal arabe
j’ai du mal à la suivre
mot à mot de droite à gauche
et je ne com­prends pas
pour­quoi elle rit à pro­pos des Juifs
qui ne feront pas d’affaires à Beyrouth
« parce que les Libanais
sont plus Juifs que Juifs »,
du mal à la croire aus­si,
à savoir que si je prie
devant l’image sainte de Notre-Dame du Liban
je par­ta­ge­rai le miracle.
Le Liban est par­tout
dans la mai­son : dans la cui­sine,
mar­mites fumantes, gigot d’agneau
au four, assiettes de kous­sa,
hasw­hé en feuilles de chou,
raviers d’olives, tomates et oignons,
pou­let rôti, dou­ceurs ;
sur la table de jeux, dans le jar­din d’hiver
où grand-père m’apprend
à tirer le chiffre que je veux au lan­cer de dés
sur le pla­teau du back­gam­mon ;
Liban de mon­tagnes et de mers,
de pins et d’amandiers,
de cèdres au ser­vice
de Salomon, Liban
des Babyloniens, des Phéniciens, des Arabes, des Turcs
et des Byzantins, du borgne
saint Maron, le moine
dans le rite de qui je suis bap­ti­sé,
Liban de ma mère
fai­sant signe à mon père
de ne pas lais­ser les enfants entendre,
de mon frère qui entend
et du silence dont je sais qu’il y a
quelque chose que je ne sau­rai jamais ; Liban
de grand-père me don­nant ma pre­mière pièce
en secret, en secret
il tient mon visage dans ses mains,
m’embrasse et me pro­met
le monde.
Les cordes vocales de mon père saignent ;
à trop crier
sur son frère, son asso­cié,
dans l’épicerie en faillite.
Je cache l’argent dans mon tiroir, j’ai
l’art de me faire entendre.
On me pousse à apprendre,
à ne jamais me salir les mains
dans la sciure et la viande.
Au dîner, un cou­sin
décrit la tête de sa nièce
bles­sée par balles à Beyrouth,
pen­dant la guerre civile. « Œil pour œil,
ce n’est pas assez », il exige plus,
s’effondre et pleure.
Mon oncle me dit que je dois savoir
où est mon devoir, et me ser­vir de ma tête
pour mar­chan­der, pour réus­sir.
Il fait tour­ner l’anneau de dia­mants
qu’il porte à son doigt, me demande si
je sais ce qu’est l’amiante,
« les pou­mons deviennent comme ça »
dit-il, mon­trant son poing ;
il est fier de mettre en pra­tique
la loi qui « attri­bue l’argent
pour indem­ni­ser le prix du sang » 
en dehors de la mai­son, mon prin­cipe
est de ne pas répondre aux remarques
sur mon nez ou la cou­leur de ma peau.
« Nègre sable », c’est comme ça qu’on m’appelle
et le mot est juste : Je suis
le nègre à la peau claire
aux yeux noirs et au regard
dif­fi­cile à cer­ner – un regard
d’indifférence, un regard qui tue –
un nègre levan­tin
dans la ville sur le détroit
entre les lacs Érié et Saint-Clair
une ville à la répu­ta­tion de vio­lence, un nègre sable
culti­vant avec enthou­siasme son mau­vais carac­tère
qui salue de la main, assez bien
pour pas­ser inaper­çu, assez Libanais
pour être contre son frère,
du côté de son frère contre son cou­sin,
du côté de son cou­sin et de son frère
contre l’étranger.

 

Poème extrait du recueil Curriculum Vitae (1988). Traduction inédite – Droits réser­vés

 

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