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Nocturnal, de René Pons

Par |2018-11-18T11:13:49+00:00 12 février 2014|Catégories : Blog|

 

Nocturnal est de ces livres rares, inclas­sables, que les édi­teurs indus­triels rejettent sys­té­ma­ti­que­ment car il n'est pas une source de pro­fit poten­tiel, il ne flatte pas les goûts du trou­peau, il ne tend pas un miroir com­plai­sant au lec­teur… Il fait tout pour déplaire par lui-même et trouve ses lec­teurs par­mi ceux qui n'entrent plus dans une librai­rie, cer­tains d'y trou­ver ce qu'ils connaissent déjà et qui les révulse ou les révolte… Nocturnal est une suite de notes d'atelier (numé­ro­tées de 1 à 370), si l'on peut dire : on pénètre dans le tré­fonds de l'écrivain. René Pons n'offre jamais son meilleur pro­fil, il est à la recherche de la véri­té, fût-ce au prix fort. Et ce, dans une socié­té en guerre contre l'intelligence dès lors que cette der­nière n'est pas aux ordres.

    Si un noc­tur­nal, selon Littré, désigne dans la litur­gie l'Office de nuit, ce terme, par sa mor­pho­lo­gie évoque un mot-valise for­mé de noc­tur(ne) et (jour)nal. La nuit mise en jour­nal ou un jour­nal tenu de nuit ?  René Pons dit dès la note 6 : " La nuit dicte. " et il pré­cise un peu plus loin ce qu'il entend par là : " On n'apprivoise pas la nuit : c'est elle qui impose sa voix rare. " (37) et l'on com­prend alors que l'exercice auquel se livre René Pons est de cap­ter (autant que faire se peut) ces pépites ver­bales qui tra­versent l'obscurité comme un asté­roïde. Sans par­ler de dic­tée de l'inconscient, la nuit est faite en par­tie de ces ins­tants où la conscience se réveille à demi et naissent alors ces pépites que peut cap­ter René Pons pour les écrire. De fait, dans cet ensemble de notes, on a des images qui échappent à la rai­son (ain­si celle-ci : "Qu'est-ce que le réel ? Une pou­pée déca­pi­tée aux jambes écar­tées, posée sur une table à côté d'un cou­teau de cui­sine. " (163) qui n'est pas sans faire pen­ser à Lautréamont qui qua­li­fie le beau comme " la ren­contre for­tuite sur une table de dis­sec­tion d'une machine à coudre et d'un para­pluie ") et que tra­versent les angoisses pro­fondes du dor­meur à demi-éveillé… Mais, à d'autres moments, la conscience et la rai­son semblent reprendre le des­sus et le lec­teur découvre un dis­cours qui, dans sa cohé­rence, résume admi­ra­ble­ment la situa­tion et la démarche de Pons qui ne manque pas de s'interroger sur l'écriture et ce qui lui est lié de près ou de loin.

    Trois notes sont à citer : " En moi ni pitié ni mépris. Je me sens seule­ment le citoyen d'un pays dont je ne com­prends plus la langue. " (59), " Étrange sen­sa­tion. Celles de rubans caou­tchou­tés qui peu à peu ligo­te­raient mon esprit, rac­cour­cis­sant ma res­pi­ra­tion et ralen­tis­sant ma liber­té jusqu'à me rendre immo­bile " ( 71) et sur­tout " Habité par le sen­ti­ment du vide et per­sua­dé de la vani­té de cette vie, et l'écrivant, que puis-je appor­ter ?  Rien, ou tout au plus un sen­ti­ment de conni­vence avec qui pense comme moi. […] Le reste, c'est-à-dire à peu près tout ce qui s'écrit, n'est que chiffre, dis­trac­tions, pava­ne­ries, fadaises et récu­pé­ra­tion, bref ce qu'on nomme lit­té­ra­ture, à laquelle moi-même j'ai sacri­fié et conti­nue, de loin en loin […] pas à une contra­dic­tion près, à sacri­fier " (80).

    Ce n'est pas seule­ment sur le petit monde des écri­vains à suc­cès qu'est jeté ce regard lucide et cruel (mais René Pons ne se ménage pas !),  mais aus­si de façon géné­rale sur tout ce qui prend la parole et pré­tend déte­nir la Vérité : "Le disert péro­rait devant les camé­ras brillant comme du strass et dodu de bonne chère : on avait l'impression de voir une gre­nouille morte agi­tée par les spasmes de l'électricité " (88) ou " Il y a quelque chose de comique, me dis-je en regar­dant péro­rer un ora­teur poli­tique, à vou­loir bour­rer tant de pré­ten­tion dans un si petit sac en peau de gre­nouille " (134).  Voilà qui nous rap­pelle que René Pons est un obser­va­teur atten­tif du monde même s'il s'en tient à l'écart ; ou qu'on peut lui appli­quer cette défi­ni­tion gla­née dans son livre : " Le pes­si­miste n'est pas celui qui n'aime pas le monde mais, à l'inverse, celui qui l'aime assez pour ne pas sup­por­ter de le voir sys­té­ma­ti­que­ment détruit " (114).

    C'est que René Pons a fui les che­mins désher­bés, qu'il est à la recherche " du dépas­se­ment du sens  pour échap­per à la boue quo­ti­dienne des mots, pour ne pas être écra­sé par ces amas de déchets ver­baux que l'on nomme lit­té­ra­ture et qui ne sont que le vomis­se­ment de l'ennui et de la mort " (109). Ce qui amène logi­que­ment à se poser le pro­blème du genre lit­té­raire que cultive dans ces pages l'auteur. Peut-être pour­rait-on, au risque de frois­ser celui qui affirme  gagner en digni­té en se sous­trayant aux clow­ne­ries fes­tives qu'affectionnent de nom­breux écri­vains (122), dire que René Pons est à sa façon un mora­liste dans un siècle qui en manque sin­gu­liè­re­ment…

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