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Nos poings sous la table

Par | 2018-02-19T05:21:59+00:00 27 avril 2013|Catégories : Critiques|

 

Je me sou­viens de Garous Abdolmalekian, à Sète, en juillet 2011, lisant ses poèmes sur la place du Pouffre, accom­pa­gné de son excel­lente tra­duc­trice Farideh Rava.

Je me sou­viens de ce poème : Il fait quelques pas /​ Il s’assied /​ Il se met debout…Il fait quelques pas…qui sem­blait incroya­ble­ment long et qui évo­quait si par­fai­te­ment le pri­son­nier entre quatre murs.

Je me sou­viens de cette ques­tion, au cœur même du texte :  même toi tu es fati­gué de ce poème ? 

Garous Abdolmalekian avait immé­dia­te­ment sou­le­vé une grande émo­tion, atti­sé la curio­si­té de ceux qui le décou­vraient, et je sou­hai­tais le ren­con­trer à nou­veau une autre fois. Je vou­lais le lire, mais cet été-là, aucun de ses livres n’était publié.

Voilà que grâce au tra­vail de Farideh Rava, paraît aux édi­tions Bruno Doucey  Nos poings sous la table.

Et je retrouve intacte l’émotion de la pre­mière fois.

Les poèmes de Garous sont à la fois lim­pides et péné­trants.

Ils ont la fraî­cheur de la jeu­nesse (Garous est né en 1980) et la gra­vi­té de celui qui sait qu’Il y aura un point /​ Qui sera la fin de toute parole.

Ces poèmes sont des fenêtres à tra­vers les­quelles se jouent de petites scènes, avec le plus sou­vent une fin éton­nante, lumi­neuse, tra­gique, inat­ten­due : Cette fois-ci /​ Envoie-nous un pro­phète /​ Pour nous écou­ter seule­ment.

Mais il y a éga­le­ment, et comme mises en abîme, beau­coup de fenêtres à l’intérieur des textes et l’on com­prend que de l’autre côté de la vitre, quelque chose d’autre existe, d’inconnu, de mieux.

Nous écri­vons seule­ment sur les vitre embuées /​ Pour faire appa­raître /​ La forêt par-delà la fenêtre.

Les vitres ne pro­tègent pas des balles. Les poèmes de Garous en sont tra­ver­sés de part en part.

Des balles qui trouent la peau, le som­meil et les rêves, des balles qui trouent les val­lées, la forêt, le poème (lui même) a reçu une balle dès ses pre­mières lignes.

Et l’on sent par­tout une menace qui par­fois peut don­ner l’envie d’anticiper sur la mort. Si au bout des cordes il y a des balan­çoires, il y a par­fois aus­si Un homme sus­pen­du à la corde /​ dos à moi /​ Cela moi seul le sais /​ J’ai peur de le retour­ner.

Oscillant sans cesse entre un monde intime qui sent encore l’enfance, et un monde redou­table où l’on doit cacher ses poings sous la table, Garous nous fait signe de l’autre côté de la vitre pour atti­rer notre regard sur cette jeu­nesse de Téhéran, pareille à quelques Chevaux /​ Sans ailes /​ Ni cri­nière /​ Ni prai­rie…

Si quelqu’un a posé des mines autour de ses lèvres, ses poèmes ont la déto­na­tion des ren­contres qui secouent.

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