> Nouvelles nouvelles de poésie (6).

Nouvelles nouvelles de poésie (6).

Par |2018-10-17T16:53:27+00:00 12 juillet 2014|Catégories : Blog|

    Charles Péguy, tout le monde en parle, et peu l’ont lu,  puisque les médias en com­mé­mo­rant sa mort mythique aux Chemins des Dames lors de la guerre de 1914-1918, se posi­tionnent dans une atti­tude patrio­tique, d’autant qu’il fut un temps socia­liste au sens où on pou­vait l’être à cette époque. Mais Péguy, chez cer­tains syn­di­ca­listes de la poé­sie à courte vue, inquiète. Il fut en effet un mili­tant chré­tien, un chantre de la défense de la patrie, un exal­té de la trans­cen­dance qu’il est facile, un siècle après, de faire déra­per du côté de ce que les bouches tor­dues et consti­pées d’idéologie mal digé­rée, appellent aujourd’hui, pour un oui ou un non, « de l’extrême-droite » !

   Avec l’immortel Charles Péguy,  c’est l’ami Pierre-Guillaume de Roux, qui a été le mieux ins­pi­ré en édi­tant une « pièce d’écriture » de Jean-Luc Seigle, « Le che­val Péguy, un mys­tère » (1). Pour l’auteur, la poé­sie de Péguy est « dans le rem­paillage des chaises que sa mère et sa grand-mère rem­paillent, dans la vieille­rie de sa grand-mère qui a des mains d’homme. La poé­sie a des mains d’homme. La poé­sie est aus­si dans les pay­sages que les sabots du che­val  de Jeanne ont fou­lés ». Seigle explique avec brio ses conni­vences avec Péguy, la fami­lière étran­ge­té de ce répu­bli­cain avant tout, l’envoûtement que ses textes sus­citent. « C’est une écri­ture de for­çat  qui oblige à une lec­ture de for­çat ».  Il a cher­ché à faire entrer dans la cathé­drale Péguy, nous mon­trant « l’héritage lit­té­raire unique qu’il nous a lais­sé ». Il a réus­si ;

  Luis Ocana fut, lui, un cou­reur cycliste, vain­queur du Tour de France, qui s’est don­né la mort en mai 1994.Hervé Bougel (2), a su se glis­ser dans la peau du mythe Luis Ocana, avec le pre­mier vélo, l’envie d’en découdre avec Eddy Merckx,  les pre­mières vic­toires et  les chutes ver­ti­gi­neuses… Ses poèmes en prose laissent entendre ce que serait le choix d’un sui­cide pour cause d’euthanasie. Tout sonne juste. À la tête d’un pelo­ton de misère, serions-nous tous des Ocana en per­di­tion ?

  Jean-Claude Pirotte qui tenait une rubrique de poé­sie dans Lire, fut beau­coup flat­té par ceux et celles qui s’imaginent encore qu’avoir son  nom dans un maga­zine de ce type garan­tit que le poète ivre d’orgueil entre­ra dans la pos­té­ri­té ! Pauvres de nous tous ! Depuis de longs mois la juste rumeur nous disait que l’ami Pirotte souf­frait d’un can­cer géné­ra­li­sé et qu’il ne gué­ri­rait point. Sa  vie d’aventurier m’émerveillait parce qu’elle prou­vait sa géné­ro­si­té,  sa farouche liber­té d’individuation. Et elles furent nom­breuses les mouches déri­soires de la poé­sie contem­po­raine qui tour­naient autour du cadavre annon­cé pour en extraire un élan vital dont elles avaient tant besoin…  En effet, en domaine de poé­sie, tout est pos­sible même le pire. Les croque-morts sont légion. Jamais les incon­nus ne pleurent autant quand ils perdent un authen­tique poète comme le fut Jean-Claude Pirotte. Il suf­fit de lire son  der­nier recueil paru chez Le Castor Astral pour s’en per­sua­der. (3). Affronter la menace de mort et d’anéantissement avec les seuls mots comme bou­clier est un pri­vi­lège des plus grands. Jean-Claude Pirotte n’a plus rien à prou­ver désor­mais. Il est.

    Hélène Cadou, quant à elle, fut l’égérie de René-Guy Cadou, l’un des plus mer­veilleux poètes du ving­tième siècle. Mais ses écrits, tra­ver­sés d’une fraî­cheur d’écologiste avant la lettre, n’atteignent jamais la valeur de son com­pa­gnon. (4 et 5). Là aus­si « nos » édi­teurs un peu trop oppor­tu­nistes avaient cru qu’en la publiant et la repu­bliant, on en oublie­rait presque sa fra­gi­li­té extrême, la modeste source de son ins­pi­ra­tion. Mais là aus­si, l’éditer lais­sait entre­voir un suc­cès dans les librai­ries… Cadou est un mythe, celui de l’instituteur qui vou­lut que son exis­tence fut tout entière consa­crée à la poé­sie. Et Cadou, en « bran­car­dier de l’aube » a su gar­der un esprit d’humilité. La tota­li­té de ses textes spon­ta­nés  sont autant d’éloges des « Biens de ce monde » et des miracles du blé. Le suc­cès post­hume des œuvres de Cadou ne se dément pas, l’auteur d’ Hélène et le règne végé­tal (6) ,  avec ses gosses qui crient dans la cour, la petite  chambre de terre qui fut la sienne, les murs nus de sa vie, sa « rai­son secrète d’espérer » nous offre La Vie rêvée sur un air de  com­plainte éter­nelle. Cadou, à mes yeux, repré­sente la ven­geance inat­ten­due de la lisi­bi­li­té immé­diate sur l’obscurité vou­lue du lan­gage pré­ten­tieux.

    Pierre Seghers me confiait – mais après tout, il n’est pas tou­jours exem­plaire comme aucun de nous, ces­sons d’en faire un pape qu’il n’est pas et qu’il n’a jamais vou­lu être ! – qu’il détes­tait les revues qui dis­sé­quaient le lan­gage et  ne pro­po­saient pra­ti­que­ment pas de poèmes (7). Il repre­nait sou­vent cette phrase cou­pe­ret de Picasso : «  Existe-t-il tou­jours, à Paris, de ces cri­tiques qui empêchent les peintres de peindre ? ».

    Les recueils édi­tés de feu Hélène Cadou n’ajoutent abso­lu­ment rien à sa gloire. Mais, en domaine de poé­sie, toute véri­té n’est pas bonne à dire, même à voix basse. Depuis long­temps, je ne l’ignore pas.

   Ce que nous crai­gnons par des­sus tout quand nous feuille­tons une volu­mi­neuse antho­lo­gie de la poé­sie du ving­tième et du vingt-et-unième siècle, c’est le syn­drome du bot­tin mon­dain ! Souvenons-nous : il est des édi­teurs du siècle der­nier qui,  en publiant sys­té­ma­ti­que­ment un très grand nombre de poètes, avec ou sans compte d’auteur (la ques­tion de l’âme n’est peut-être pas là !), ne ris­quaient rien en pré­ten­dant que dans ces 500 titres, il y aurait tou­jours un auteur impor­tant.

   Abondance n’est pas talent. S’exposer n’est pas une erreur, c’est un devoir.

   Heureusement, la qua­li­té se fait tou­jours remar­quer. Et j’en veux pour preuve le superbe livre de Gabriel Bounoure Souvenirs sur Max Jacob (8) avec deux por­traits de Max Jacob par Picasso et un de Picasso par Max Jacob, réédi­té par le déli­cieux Fouad El-Etr pour le 32ème Marché de la poé­sie. Voilà bien ce que l’on peut réus­sir de mieux en 2014 ! Grâce à ce texte de confé­rence, feu Gabriel Bounoure nous rap­pelle avec force que Max Jacob a « tou­jours cru que la poé­sie était une spi­ri­tua­li­té magique qui ne pou­vait s’obtenir que par une défaite en nous des démons ». Il croyait que la poé­sie est une sor­cel­le­rie blanche qui nous est don­née par les puis­sances supé­rieures. Dieu que nous sommes éloi­gnés alors des modes de « Monoprix », sous cou­ver­tures aux cou­leurs agres­sives, prô­nant de belles poé­tesses du Sud à l’inspiration aus­si courte que le sou­rire !

                                                                        

(1)  Jean-Luc Seigle, Le Cheval Péguy, un mys­tère (Pierre-Guillaume de Roux, 2014)

(2)  Hervé Bougel, Tombeau pour Luis Ocana (La Table Ronde, 2014)

(3)  Jean-Claude Pirotte, Gens sérieux s’abstenir (Le Castor Astral, 2014)

(4)  Hélène Cadou, Le prince des lisières (Rougerie, 2007)

(5)  Hélène Cadou, Le bon­heur du jour, sui­vi de Cantate des nuits inté­rieures, Préface de Jean Roubaud (Bruno Doucey, 2012)

(6)  René-Guy Cadou, Hélène ou le règne végé­tal (Seghers, réédi­té régu­liè­re­ment)

(7)  Jean-Luc Maxence, Au tour­nant du siècle, Regard cri­tique sur la poé­sie  fran­çaise contem­po­raine (Seghers, 2014)

(8)  Gabriel Bounoure, Souvenirs sur Max Jacob (La Délirante, 2014)

 

 

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