> Novarina, “La quatrième personne du singulier”

Novarina, “La quatrième personne du singulier”

Par |2018-11-19T04:06:43+00:00 1 octobre 2012|Catégories : Critiques|

On se sou­vient de la fameuse phrase de Winnie dans Oh les beaux jours de Beckett : "Assez les images". Cette injonc­tion, Valère Novarina l’a tou­jours enten­du et c’est pour­quoi – para­doxa­le­ment peut-être, mais afin de venir à bout des images – il a fait fondre la langue en l’entraînant non dans l’effacement mais dans une course folle, décom­plexée. Surgit ain­si ce qui tient plus de la danse lita­nique et cyclique que du chant chez celui qui ne se laisse fice­ler par aucun scé­na­rio.

L’auteur du “La Quatrième Personne du sin­gu­lier” en huit textes évite tout logos, tout lan­gage didac­tique, toute anec­dote au pro­fit d’une pure poé­sie au sens plein du terme. Il se laisse aller loin des couches asphyxiantes du sens en explo­rant les langues déviantes (jusqu’au patois savoyard). Il troue la langue, la libère en lui ino­cu­lant tous les virus pos­sibles de l’humour par glis­se­ments de sens, par série de bubons.

De chaque texte écrit/​parlé quelque chose avance, se pré­cise sans qu’aucun sens ne se coa­gule vrai­ment. On est loin pour­tant du bor­bo­rygme ou du gar­gouillis d’évier. Proliférations, scan­sions, attaques, excès de paroles deviennent opé­rettes, opé­ras, opé­ra­tions – enten­dons ouver­tures. Chaque texte reste donc un abîme du sens, la sodo­mie des re-pères de "la chair de l’homme" (pour reprendre un de ses titres). Listings et nomen­cla­tures décollent les cer­ti­tudes par effet far­cesque et un mou­ve­ment de transe. L’auteur fait de nous des der­viches tour­neurs.

Cette "qua­trième per­sonne du sin­gu­lier", l’œuvre nous per­met ain­si de nous perdre et de nous retrou­ver tant elle sou­ligne le fait que signa­lait Giacometti dans ses "Carnets" : "j’ai tou­jours eu l’impression d’être un per­son­nage vague, un peu flou, mal situé."
Novarina ne cherche pas à amé­lio­rer une telle image : il tire (à bou­lets mul­tiples et rouges) notre por­trait tel qu’il est. En sa confu­sion. C’est sans doute là une des expé­riences les plus radi­cales du pou­voir de la lit­té­ra­ture en ses mou­ton­ne­ments de matière ver­bale et syn­taxique.

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