> Olav Hauge, bateau de papier

Olav Hauge, bateau de papier

Par |2018-10-19T04:38:22+00:00 14 juillet 2014|Catégories : Critiques|

            Passeur de mots nor­vé­gien, Olav Hauge emprunte la voie orphique afin de rendre hom­mage à la nature du Hardanger, haut-pla­teau sau­vage auquel il dédie son exis­tence. Vivant au rythme des sai­sons à Ulvik, ce mage dont la poé­sie résonne d'échos pan­théistes (« tu portes le dieu de pierre
au fond de toi », écrit-il) naît et meurt sur la même terre, à l'image d'une « racine qui s'agrippe fort à la mon­tagne ». Les influences lit­té­raires et esthé­tiques ain­si que la sen­si­bi­li­té de Hauge se gorgent de la noir­ceur d'un Trakl, la voyance d'un Rimbaud et l'errance des clas­siques Chinois comme Li Po ou encore Lu Ji, qu'il a lui-même tra­duits et nous enjoint à décou­vrir, pour culmi­ner dans un syn­cré­tisme poé­tique digne d'un Nicolas Flamel.

            Chant scal­dique et incan­ta­toire de par les sono­ri­tés du dia­lecte natal de Hauge, le nyorsk, ses poèmes, véri­tables aurores boréales, se teintent de sym­boles épars qui nous engagent vers une double, voire une triple lec­ture – degrés d'interprétation qu'il nous offre grâ­cieu­se­ment la liber­té de par­cou­rir au gré des brises marines, car, écrit-il encore, « qui se sou­cie du cap, quand on a un tel vent ? »

            Véritable hymne aux élé­ments, sa poé­sie égrène les réfé­rences à l'astre des nuits, l'orage, la neige des fjords gla­cés et l'eau des rivières, les arbres dont on sait qu'ils abritent des elfes, aux sai­sons et océans qui le hantent, lui qui « hulule dans la brume » pour reprendre son vol majes­tueux, tel un aigle aux « serres ensan­glan­tées ».

            Alchimiste et thau­ma­turge ana­chro­nique, Olav Hauge gué­rit du gouffre qu'a creu­sé le cor­tège des soli­tudes et contemple la lente émer­gence du vrai près d'une Ondine qu'il nous plait d'admirer à ses côtés tan­dis qu'elle aspire « la mon­tagne gris de fer (…) dans un long bai­ser de glace ». La mytho­lo­gie prend vie dans une nature hal­lu­ci­née, tant de fois rêvée et par­cou­rue, dont les cycles sont autant de scan­sions.

            Son écri­ture, épu­rée, aérienne et affran­chie des formes clas­siques, évoque les for­mules mys­té­rieuses des anciennes ins­crip­tions runiques, entre­mê­lée de sou­pirs por­teurs de sens. Ici, comme chez Tarjei Vesaas et Einar Benediktsson, les mots, sau­vages, font écho au monde que le poète reçoit en offrande (« Aujourd'hui je sais que j'ai fait un bon poème. Les oiseaux piaillaient au jar­din lorsque je suis sor­ti, et le soleil était doux sur les hau­teurs de Berga ») et nous livre avec la pro­fonde grâce de celui qui n'ignorait pas qu'un jour vien­drait où il ne s'éveillerait « plus jamais à l'océan, aux étoiles, aux forêts, à la nuit » et « aux matins pleins d'oiseaux ». Appréhension de l'inévitable, certes, mais accep­ta­tion éga­le­ment de ce qui est voué dès l'origine à être et dis­pa­raître.

             Car face à la houle et aux remous de la mer qui l'agitent, une « mer­veille » advient : la vague ne « frappe » plus, et la « joie tam­bou­rine sur son bou­clier de cuivre ».

Lire Olav Hauge dans Recours au Poème

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