> Onze, de R. Lefort

Onze, de R. Lefort

Par |2018-10-18T22:59:03+00:00 19 avril 2013|Catégories : Critiques|

Qu'est-ce que la poé­sie ? Onze de Régis Lefort offre plu­sieurs réponses, ou plu­sieurs pistes ouvertes à la réflexion qui ne manque pas de naître à cette ques­tion. Il faut d'ailleurs noter que ni la cou­ver­ture, ni la page de titre du livre n'en indiquent le genre…

S'il est impos­sible d'identifier la source de ce que j'appelle par com­mo­di­té le poème (sauf fugi­ti­ve­ment et encore le lec­teur ne peut que sup­po­ser un point de départ pour telle ou telle suite), on remarque dans Onze ce qui res­semble à des poèmes (car Régis Lefort va à la ligne sans en avoir atteint la fin) et ce qui res­semble à de la prose (encore qu'elle soit par­fois trouée de blancs mis entre cro­chets et sui­vis d'une ✳ qui ren­voie à un para­graphe en bas de page)… Le titre lui-même reste énig­ma­tique : si la pre­mière suite, inti­tu­lée "Ce que je ne sais pas", est com­po­sée de 11 poèmes de 11 vers, la deuxième ("Soleil et lave") de 11 poèmes mais de trois qua­trains…, dès le "cha­pitre" (?) VI, le lec­teur se trouve devant un poème unique com­po­sé de six dis­tiques. L'hypothèse qu'il avait for­mu­lée quant à la signi­fi­ca­tion du titre se trouve ain­si infirmée…Peut-être faut-il "réap­prendre" à lire dès qu'on a Onze entre les mains, ne plus sau­ter les pre­mières pages (faux-titre, titre, dédi­cace…) pour démar­rer au plus vite la lec­ture dès le pre­mier mot du roman ou du poème. Dans cette "péri­phé­rie" du livre se trouvent de pré­cieux ren­sei­gne­ments. Il en est ain­si avec Onze : le livre est publié aux Éditions (de) Vallongues, il est dédié À la mémoire de Christine Andreucci et s'ouvre sur une épi­graphe de Roger Van Rogger. Sans doute faut-il recher­cher dans une quel­conque ency­clo­pé­die (en ligne de pré­fé­rence) ce que recouvrent ces trois noms propres. Rien d'extraordinaire à cela car le lec­teur curieux et avide de connais­sances n'ouvre-t-il pas son dic­tion­naire quand il butte sur un mot incon­nu ? Comme ici, par exemple page 21, le mot aphé­rèse dont Littré nous apprend qu'il désigne une figure de gram­maire par laquelle on retranche une syl­labe ou une lettre au com­men­ce­ment d'un mot. Et c'est ain­si qu'on apprend que Christine Andreucci fut à la fois la direc­trice des Éditions de Vallongues, une uni­ver­si­taire spé­cia­liste des poé­tiques modernes contem­po­raines et la fille du peintre et poète Roger Van Rogger décé­dé en 1983, que ce der­nier vécut les der­nières décen­nies de sa vie sur la col­line de Vallongues située sur le ter­ri­toire de la com­mune de Bandol. Et que les Éditions de Vallongues ont à leur cata­logue Janos Pilinszky et Paul Celan, deux poètes dont l'écriture se rat­tache à la tra­di­tion her­mé­tique et sym­bo­lique et, au-delà de cette tra­di­tion, à une expé­rience per­son­nelle d'une grande dif­fi­cul­té et d'une grande exi­gence… Mais cette approche poin­tilliste ne fait que débrous­sailler le pay­sage !

Reste alors à s'enfoncer plus pro­fon­dé­ment dans le livre, se confron­ter aux poèmes, aux proses… Il y a des entrées plus faciles que d'autres. Ainsi, la suite V inti­tu­lée "Mother" (11 poèmes de 21 vers dont le der­nier est très court) : si le pre­mier vers du pre­mier poème ("pour entendre ce que tu ne me dis pas") ren­voie au titre de la pre­mière suite ("Ce que je ne dis pas"), le lec­teur sai­sit de suite qu'il s'agit pour Régis Lefort de reve­nir sur les rap­ports dif­fi­ciles qu'il a eus avec sa mère : "pour entendre une fois une seule /​ un son qui ne soit pas un ordre /​ une répri­mande un juge­ment /​ pour entendre de ta voix /​ j'ai envie que tu sois mon fils /​ …". D'ailleurs, cette mère est appe­lée la mother. On pense alors à Vitalie Cuif, la mère d'Arthur Rimbaud. Mais l'important ici est la "récon­ci­lia­tion" que vit l'auteur à la mort de la mère, le som­met en est atteint dans l'avant der­nier poème dont l'incipit est "ne demeure pas où morte tu meurs". La mother devient la mère, maman parce qu'enfin Régis Lefort écrit pour il ne sait quel vœu de silence… On se sou­vient alors que les allu­sions au lan­gage, à la langue, au cri, à la parole, au silence…, les réfé­rences aux verbes comme dire, pro­non­cer, arti­cu­ler, entendre… sont nom­breuses. Comme si le véri­table sujet de Onze était le rap­port à la langue… Et comme si l'hétérogénéité des formes ici regrou­pées n'était que la tra­duc­tion des diverses stra­té­gies employées pour mieux décrire, mieux sai­sir (enfin, serait-on ten­té d'écrire) ce rap­port… Peut-être faut-il alors reprendre sa lec­ture pour mieux déco­der ? Et mieux com­prendre les contraintes for­melles que se donne Régis Lefort.

Car il serait vain de cher­cher une signi­fi­ca­tion au nombre onze dans les diverses tra­di­tions éso­té­riques (tarot, astro­lo­gie, kab­bale…) qui sont autant d'impasses. Pour ne pas dire de super­che­ries. C'est du moins l'avis du maté­ria­liste convain­cu que je suis : la cri­tique n'est-elle pas une acti­vi­té à risques ? C'est éga­le­ment la convic­tion que j'ai devant cette écri­ture ; Régis Lefort n'écrit-il pas par ailleurs, dans un article (Poésie et didac­tique de la poé­sie, nov 2009) : "La poé­sie est une effer­ves­cence for­melle et nous pour­rions rete­nir trois carac­té­ris­tiques essen­tielles : la poé­sie est liée à l'inten­si­té, celle de la langue et de la sai­sie du monde par oppo­si­tion au délayage ; la poé­sie est liée à la den­si­té, elle est une sorte de syn­cré­tisme ; la poé­sie est liée à l'opa­ci­té…"

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