> Paracelse ou l’évangile d’un médecin errant

Paracelse ou l’évangile d’un médecin errant

Par |2018-08-17T13:23:26+00:00 22 décembre 2015|Catégories : Critiques|

 

PARACELSE THEOLOGIEN.

 

On savait bien, jusqu’ici, comme Paracelse, le méde­cin suisse, avait influen­cé ce qu’il est conve­nu d’appeler la « Philosophie de la Nature » qui a connu ses plus grands déve­lop­pe­ments dans les Etats alle­mands de la fin du XVIII° et durant le XIX° siècles. Est-ce que Goethe et l’alchimie du Second Faust, est-ce que même Novalis et Schelling, est-ce que Görres et Von Brentano, est-ce que von Humboldt et Carl Gustav Carus, – jusqu’à quelqu’un comme Fechner, – auraient écrit comme ils l’ont fait sans l’existence de Paracelse ? On peut lar­ge­ment en dou­ter… Et ne voit-on quelqu’un comme C. G. Jung, héri­tier des deux avant-der­niers auteurs cités, lui consa­crer pas moins de trois textes… ? Je sais bien qu’Einsiedeln, le lieu de nais­sance de notre auteur, n’est pas très loin de Zürich ; mais enfin ! Et je me demande si le culte de la Vierge noire qui est célé­bré chaque jour dans la cathé­drale du lieu par une théo­rie de moines chan­teurs, n’explique pas beau­coup plus de choses ?

Car, ain­si que le pré­sen­ta­teur Lucien Braun le fait bien res­sor­tir, nous étions for­cé­ment au cou­rant de celui qui, selon les croyances de son époque, s’adonnait à l’alchimie ou à l’astrologie (une astro­lo­gie qui s’appuyait d’abord sur une croyance très ferme en l’existence d’une Ame du monde), mais nous ne savions cer­tai­ne­ment pas qu’il avait été aus­si un si grand théo­lo­gien…

Qui tenait avant tout à sa liber­té de pen­ser, même s’il s’inscrivait par ailleurs dans un long phy­lum de réflexions. N’écrit-il pas par exemple au tout début de l’ouvrage qui est ici com­men­té : « Si je me pro­pose de par­ler de la vie bien­heu­reuse, ce n’est pas dans l’intention d’instruire les non croyants ; car je ne suis ni pro­phète, ni apôtre, mais un phi­lo­sophe à la manière alle­mande. » (C’est moi qui mets en ita­liques). Qu’est-ce donc que cette « manière alle­mande » ? On peut augu­rer qu’il s’agit du pre­mier Luther, du moine qui s’insurgeait contre la simo­nie et le tra­fic des indul­gences, de Nicolas de Cuse, de « l’anonyme de Francfort », et, en pre­mier lieu, de leur maître à tous, c’est-à-dire de maître Eckhart. Ce qui per­met­tait à Paracelse, de demeu­rer pro­fon­dé­ment chré­tien tout en se récla­mant du néo­pla­to­nisme et d’un pytha­go­risme comme on les avait connus dans l'antique Alexandrie…

Car Paracelse est pro­fon­dé­ment chré­tien. (Comment pou­vait-il en aller autre­ment à la Renaissance ?). Mais non socio­lo­gi­que­ment chré­tien : seul l’intéresse le chris­tia­nisme des âmes, ce qu’il pense être le vrai chris­tia­nisme qui cor­res­pond aux Evangiles. N’écrit-il pas ain­si que « l’Esprit n’est pas dans l’eccle­sia, il n’est que dans la catho­li­ca. C’est de la catho­li­ca, et non de l’ église de pierre, que nous vient la grâce de par­ve­nir à la vie bien­heu­reuse. »

Comme l’exprime encore Braun à la toute fin de ses textes : « Il (Paracelse) condamne les apo­thi­caires, qui vendent cher leurs pro­duits aux pauvres. Il soigne gra­tui­te­ment les plus dému­nis ; mais exige que le cha­noine von Lichtenfels honore son contrat. A Bâle, il déclare à Oporinus que tous ceux qui jusqu’ici ont écrit sur l’Evangile en ont man­qué le « vrai noyau ». Il refuse à la fois Luther (le Luther de la confes­sion d’Augsbourg, pour­tant pru­dem­ment écrite par Melanchton) et le Pape.

Déjà, il est deve­nu l’homme du refus : refus de la tra­di­tion (il brûle les ouvrages de Galien), refus de l’institution (il cri­tique les digni­taires de tous les ordres), refus du com­pro­mis. Il est à la recherche d’une nou­velle pure­té – d’une impos­sible pure­té. »

Et si ce Paracelse-là avait été trop en avance sur son temps ? Si ce n’était qu’aujourd’hui que nous pou­vions vrai­ment le com­prendre – en tenant les deux bouts de sa chaîne, et en se sou­ve­nant de ce que, selon son com­men­ta­teur, «(chez lui), ce qui ne se voit pas est aus­si réel que ce qui se voit : qu’il n’y a pas de réa­li­té cachée der­rière le visible, mais que l’invisible est indis­so­cia­ble­ment dans le visible même, et que le réel est tou­jours aus­si bien l’un que l’autre » ?

 

 

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