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Parler nu

Par |2018-12-17T06:46:24+00:00 5 novembre 2012|Catégories : Critiques|

 

 

dans la terre détrem­pée

la pen­sée de la mémoire

tousse           rauque

 

Le recueil s’ouvre sur ces trois lignes de toute beau­té et le ton est don­né.

La poé­sie de Brigitte Gyr est toute en pré­sence des corps, de la vie et de la nature mais des corps, une nature et une vie trou­blés, mena­cés même, par l’étrange fonc­tion­ne­ment de l’humain moderne. On sent une décep­tion devant les agis­se­ments de nos contem­po­rains. L’écho de la tris­tesse du cœur de la terre aus­si, un cœur en terre qui ne devrait déclen­cher que sou­rires et joie. N’est-ce pas la vie ? Brigitte Gyr pose en fili­grane une ques­tion essen­tielle, celle du faire de l’homme en la vie dont il est par­tie. Il semble en effet que nous per­dions de vue notre place en dedans du monde, pré­ten­dant, et quelle pré­ten­tion !, navi­guer au-des­sus de cet ensemble qui contient toutes les par­ties dont nous ne sommes qu’une sco­rie pro­vi­soire. C’est ain­si la ques­tion du sens que nous don­nons à notre vie, col­lec­tive et per­son­nelle, qui est posée et cette ques­tion est l’interrogation fon­da­men­tale de la moder­ni­té. Nous avons per­du sens, insen­sés que nous sommes pro­gres­si­ve­ment deve­nus. Et pour­tant… il y a sens ! En par­ti­cu­lier, dans le corps de la femme, là où se per­pé­tue et se recons­truit sans cesse la part de vie qui nous est confiée. On entend alors sous la plume de Brigitte Gyr la voix de Saint-Jean, le Baptiste et l’Evangéliste, deux figures en une comme il se doit, sil­houette que l’on assi­mile sou­vent au dieu des anciens – Janus. C’est la voix de l’homme, une voix per­due que la poé­sie recherche sans cesse : regards tour­nés vers le pas­sé et le futur tan­dis que le tout du réel se joue dans l’instant. Ce que nous nom­mons sou­vent « pré­sent ». Mais le pré­sent n’existe guère. Seuls sont les ins­tants. La vie est là. Et cette vie est poé­sie.

 

des pierres     – disent-ils –

des pierres

pleurent dans

                   la pous­sière

 

 

C’est bien de l’humain dont parle ici le poète. Nos pleurs s’égarent dans la pous­sière, par oubli de l’exact ins­tant qu’est la vie. Une bribe ins­tan­ta­née et fugace. En cela Brigitte Gyr parle nu et à nu, dévoi­lant des par­ties de vie réelle qui forment les bribes de nos états de l’être, aux rares moments où nous par­ve­nons encore à être en conscience d’être.

 

la pen­sée       insiste

                   s’écroule

entre deux pics

de lumière   

 

Le poète est ici tra­vaillé, comme l’est toute la poé­sie, entre un regard por­té sur la beau­té du monde, le retrait de ce monde, retrait dans le réel de l’instant, et la sur­pre­nante réa­li­té d’un monde deve­nu « pou­belle » sous les à-coups des pra­tiques humaines. Ainsi la pou­belle du monde est pleine. Et cepen­dant, la poé­sie de Brigitte Gyr, mal­gré les appa­rences, n’engage pas au déses­poir. Ses mots portent au contraire une force d’espoir et même d’Espérance :

 

l’ère du recom­men­ce­ment semble loin­taine encore

 

 

Lointaine et cepen­dant entre­vue. Jean passe encore par là. Un « troi­sième » Jean, celui qui annonce. Il y a (et il y aura) la Lumière, la poé­sie qui est une cer­taine forme de connais­sance le dit. Et c’est là le fil secret qui relie de géné­ra­tion en géné­ra­tion ceux qui se vivent poème.

  

[on lira des poèmes de Brigitte Gyr dans la rubrique Poésies de Recours au Poème]

 

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