> Pascal Bacqué, Ode à la fin du monde

Pascal Bacqué, Ode à la fin du monde

Par |2018-08-18T16:50:16+00:00 1 novembre 2014|Catégories : Critiques|

 

Il y a sans nul doute une his­toire de la poé­sie. Peut-être ce récit par­ti­cu­lier, nour­ri de contin­gences indi­vi­duelles et de graves néces­si­tés col­lec­tives, est-il ache­vé. Peut-être donc la poé­sie, comme la langue, sont-elles mortes. Peut-être, par suite, puisque toute affir­ma­tion se contre­dit, l’histoire de la poé­sie n’est-elle pas ache­vée.

Si l’on se scan­da­lise de ce qu’un homme se dise poète en se jugeant indé­pen­dant de l’histoire de la poé­sie et donc de l’espèce des poètes, il suf­fit de rem­pla­cer la poé­sie par un autre mot. Nul n’est requis d’être grec. Ode à la fin du monde, p. 27

 

Remplacer poé­sie par chant, par ode. Par chant tel que l’entend et le fait entendre (réson­ner) Pascal Bacqué :

Le chant est la cer­ti­tude de l’ébranlement de la langue tirée de soi, et de la décou­verte, au bout, de la même langue, dût-elle s’y bles­ser, libé­rée de soi. p. 25

Cet indé­pen­dant poète est dis­cret. Ce chantre s’est muni pour­tant d’une arme redou­table, d’une voix à double tran­chant. Et creu­sant à l’air libre il fait assaut jusques aux sou­bas­se­ments fébriles et téné­breux  de la langue fran­çaise.  C’est un cho­far !

VENT ! LE VENT VIDE ET VIOLENT VIENT !
VENT, LE VENT IVRE ET SAVANT !

MER-PIERRE-HERBE
ET VENT
VELOURS-VOILURE – STABLE TENEBRE – FIBREUX-JUTEUX
ET VENT
Bouche-gouffre à dévo­rer de l’homme –
Morte-matière à désos­ser de l’homme –
Poussée de sève à déniai­ser de l’homme
Et vent
(MER – PIERRE – HERBE
ET VENT)

Mer se plante et réplique d’éclairs –
Et vent
Pierre s’ouvre sous bai­sers d’éclairs –
Et vent
Herbe s’infuse sou­dain d’influx d’éclair
Et vent
VENT ! LE VENT VIDE ET VIOLENT VIENT !
VENT, LE VENT IVRE ET SAVANT !

Extrait de « Ode au vent de Tréguier » in Ode à la fin du monde, p. 42

 

La vieille expres­sion fran­çaise le disait. Si mal com­prise, si mal appli­quée qu’elle est aujourd’hui ban­nie, hon­nie. Le poème, le chant doit être su « par cœur », par le cœur, c’est en cet insi­tuable lieu qu’il doit s’imprimé, s’in-primé. Non pour être recra­ché, régur­gi­té – ânon­né mais libre­ment voca­li­sé. Du cœur remon­ter à la bouche, à la langue, il cherche moins une voca­li­sa­tion qu’une vibra­tion har­mo­nique.

Le livre est ain­si un abri, il n’est rien de plus. Ce livre est un recueil. Il recueille le chant, hum­ble­ment. Il l’éteint si nul ne l’ouvre pour dire. Si nul ne le dit il n’y est pas. Comme un « dit » antique, ce recueil n’est pas un livre à lire, il n’attend nul lec­teur. Il faut ava­ler, aspi­rer les mots par les yeux et rendre le chant, dire, expi­rer le « dit ». C’est un psal­miste qui est requis, un can­tor !

Ce livre-chant inclut tous les champs du temps de l’Histoire, ache­vée-inache­vée, de la poé­sie. Quatre odes se suc­cèdent. Quatre che­mins et péré­gri­na­tions, visuels et sonores dans l’or sombre d’une langue qui s’élève au-des­sus de sa glèbe allé­gée, de son humus gras déta­chée. Les quatre se des­sinent et se devinent dès l’orée, dans le poème qui ouvre l’ouvrage et qui, âpre­ment dis­cu­té dans la cor­res­pon­dance du poète avec Jean-Claude Milner (pp. 11 à 26), devient le guide topo­lo­gique des ter­ri­toires poé­tiques qui le chant sillonne dans les pages sui­vantes.

Calligraphie – typo­gra­phie font signe. A des­sein. Le chant claque, des­sine, tour­noie, comme le vent de Tréguier, comme la foule de Paris, comme le monde qui, sans fin, finit. Puisque le chant doit en pas­ser par l’imprimé qu’il imprime ses marques, qu’il déborde le cadre, qu’il morde le papier qui empri­sonne – qui veut prendre son son, ses vives sono­ri­tés. Le chant vibre, il chao­tise l’ordonnancement ser­vile de la feuille… et dévoile un ordre tout autre.

Sa vibra­tion recom­pose un patch­work unique. Un visage. Les formes, des vers les plus clas­siques aux écla­te­ments de rimes, de rythmes et de prose, se font faces, se défient, se suc­cèdent, s’envisagent. Plus pré­ci­sé­ment, son éner­gie vibra­toire oriente, par sentes et layons ser­pen­tant, VERS un visage syn­taxique, vers la face mes­sia­nique de la langue.

Ouvrir le fran­çais « uni­la­té­ral, et tou­jours cof­fré par la per­fec­tion » (Henri Michaux), comme la terre s’ouvre pour révé­ler le secret sous la pointe invi­sible de la céleste lance angé­lique, « irrup­tion d’une lumière par-delà le fias­co du refus, par-delà le fias­co de l’homme, par-delà le fias­co de son indé­pen­dance, par-delà le fias­co de sa langue » (p. 26), dépor­ter la vieille langue, « désa­pren­tir son lan­guisme » (Novarina) pour s’éberluer des tré­sors tous jeunes et cin­glants de « l’in-dit » qui reposent encore en son sein, pour que du néant s’élève un être, pour retour­ner cri­ti­cisme et néga­ti­vi­té en grâce…

Si le chant, l’ode, le poème ne fait pas ça ? Qu’est-ce donc qui le fera ?  

 

J’émerge en un champ retour­né,
Fracas d’un pos­sible exté­nué
-Venir et reve­nir pour­tant –

D’Elias, après mille ans, p.138

 

 

 

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