> Pascal BOULANGER, Mourir /​ ne me suffit pas

Pascal BOULANGER, Mourir /​ ne me suffit pas

Par | 2018-02-22T04:05:13+00:00 19 décembre 2016|Catégories : Critiques|

 

 

Beaucoup d’esperluettes (&) dans le der­nier recueil de poèmes de Pascal Boulanger, dont le titre s’affiche en dis­tique. L’esperluette, c’est ce qui fait nœud, tresse, tor­sade du « e » et du « t », comme dans cette trame :  « Titubant ça & là » (Visage du bar­bare, p. 60). C’est une union mys­tique, comme celle du croyant dans l’eucharistie, un nœud méta­phy­sique, comme celui de la tri­ni­té catho­lique, un entre­lacs, comme dans « le glou­ton entou­ré de clo­chards & de pros­ti­tués » (L’évangile a pas­sé !, p. 59). Dans les manuels de typo­gra­phie, on dit que le sym­bole & est deve­nu l’apanage du « et com­mer­cial » au 20e siècle. La prose roma­nesque l’a com­plè­te­ment lais­sé tom­ber, l’abandonnant à l’usage com­mer­cial des « marques » (comme Procter & Gamble) et de la publi­ci­té (long­temps, il res­ta le logo de &francetelecom). Il est temps, plus que temps, que la poé­sie se la réap­pro­prie, cette esper­luette, qu’elle se sou­vienne que Ronsard l’utilisait déjà, en 1555, dans ses Hymnes, telles que Wechel les impri­ma à Paris : « Qu’eftu qui fait les vers, & leurs faints arti­zans… » L’esperluette accé­lère l’écriture, la ponc­tua­tion la ralen­tit ; J.B. Palatino, dans son Livre d’écriture (Rome, 1545), écri­vait : « On trace [l’esperluette] d’un seul trait de plume. » C’est comme le plan-séquence en ciné­ma­to­graphe : le & fait le lien, comme dans ce titre de Pasolini, Uccellacci & uccel­li­ni (je sais, on écrit tou­jours ce titre avec un « e » entre les deux épi­thètes, mais c’est une grave erreur ! Désormais, pour mon­trer le lien indé­fec­tible entre ce film, la pen­sée de saint François d’Assise & les oiseaux (petits & gros), on uti­li­se­ra l’esperluette dans l’écriture de son titre ; cela rap­pel­le­ra la corde à nœuds qui cei­gnait la tunique du saint, comme l’indique Thomas de Celano dans sa Vie du bien­heu­reux François : « François délace ses chaus­sures, ne garde qu'une tunique et rem­place sa cein­ture par une corde »). Lisez ça : « les lacets ne sont plus noués /​ dans la niche au chien » (Les che­veux déployés, p. 24). Dans ce rap­pro­che­ment, l’image authen­tique de la vie des saints, libres d’attaches maté­rielles, appa­raît. Maintenant, éta­blis­sons les liens entre ce recueil de Boulanger & le Sermon aux oiseaux de saint François d’Assise. Dans Madone (p. 21), Boulanger écrit : « Qu’y puis-je si chiffres & chif­fons /​ […] dégradent le ser­mon aux oiseaux ? » Quand ce n’est pas « Cendrillon qui en appelle aux oiseaux sous le ciel » ! (Cendrillon, p. 25.) Qu’on se remé­more enfin l’adresse du saint aux petits vola­tiles : « De toutes les créa­tures de Dieu, c'est vous qui avez la meilleur grâce. » Et pour­quoi donc ? Eh bien, c’est très simple : des plumes pour se vêtir, des ailes pour voler, gîte et cou­vert sans se fati­guer… What else ? L’absence de liens, et c’est l’Enfer ! « & nos bouches pois­seuses far­dées /​ par des nuées de plumes /​ ne s’embrassent plus » (Seigneur, nous voi­ci, p. 62). Ces oiseaux reviennent une der­nière fois dans le poème Les douze pierres (p. 63), « Ils jouent la tunique aux dés /​ près de la croix que che­vauchent les oiseaux du ciel », avant de s’envoler tout à fait.

De grandes catas­trophes se sont pro­duites, se pro­duisent encore : « L’ours en peluche sem­blable à l’ange gar­dien /​ a été oublié sur un banc /​ & l’enfant ne sait plus com­ment /​ trou­ver les forces de l’amour /​ ni sur qui appuyer ses mains égra­ti­gnées » (L’attente, p. 69). Ou bien : « Déluge d’images depuis les satel­lites /​ les idoles de la mort /​ jambes & cous enchaî­nés /​ entrent dans l’âge écra­nique » (Descente, p. 70). Et sur­tout  « je ne voyais plus autour de moi /​ que la pré­sence de la mort /​ la mort en habit /​ la mort sans habit » (Naufrage, p. 23). Comment remon­ter de cet Enfer très contem­po­rain où « le mal pro­gresse » et les « hommes finissent /​ dans la rou­tine bor­née de la mort » (Défaite, p. 18) ? Écrire, écrire encore et encore pour ouvrir les yeux. Il faut s’en mettre plein la vue pour que les oreilles s’ouvrent, « flux sonore dans ma rétine » (L’inachevé, p. 38). L’œil écoute. Et, non, le silence n’est pas d’or (le vieux pro­verbe s’est trom­pé), il « vide les bar­rages », il assèche tout, l’eau vitale, par rup­ture du lien/​des liens. « La parole n’est don­née /​ que pour entendre ce qui est tu » (Les che­veux déployés). C’est alors que « les vases se brisent » (allu­sion biblique s’il en est), et qu’ « est le jar­din » (Jardin, p. 20). Le mou­ve­ment de l’écriture (qui est le seul vrai roman) pro­duit alors des miracles : « & c’est un jar­din sur terre qui se construit /​ les enfants s’étonnent des milles canaux /​ qui animent leurs mou­ve­ments /​ & de la pierre d’aimant qui fait tour­ner le monde » (Mouvement, p. 71). Au début était le Verbe. Il faut que ça tourne ! D’ailleurs, le lan­gage est fait pour ça (même s’il est très peu uti­li­sé pour cette qua­li­té).

Mourir /​ ne me suf­fit pas est un livre construit à rebours de la mort. Il tient tout entier entre la « fin des terres » (« J’ai besoin d’une lumière grise /​ loin des chiens qui aboient /​ pour m’habituer à la mort », Finistère, pre­mier poème du recueil), soit la mort de la connais­sance, la fin de l’Histoire, et la lumière, la lueur, si faible soit-elle, d’une bou­gie (« La flamme d’une bou­gie /​ balaie les der­nières traces /​ du monde », La bou­gie) du der­nier poème. Entre ces deux extré­mi­tés se joue le jeu du monde de Boulanger : au beau milieu de ses poèmes/​poètes pré­fé­rés, qui remontent par dis­crètes allu­sions : Bible, Dante, Rimbaud, Claudel, Pleynet, et même Héraclite, le seul « païen » de cette constel­la­tion, dans un poème titré L’incestuel : « L’aiôn revien­dra jouer avec la parole /​ autre­fois levée haut /​ quand sor­ti­ra de l’arche avec effroi avec joie /​ l’anonyme enfant. » Deux hypo­thèses de tra­vail : 1/​ L’exergue, emprun­té à Pierre Reverdy, annonce la cou­leur : « Je n’ai pas assez de place pour mou­rir. » À mort la mort ! 2/​ Page 41 se tient peut-être la lettre cachée du volume, dans une « simple » cita­tion de Jean Follain, nom­mée « Trame » : « La même lettre de plomb sert pour impri­mer l’infâme décret mor­tel et la prière au ciel chré­tien […] » Boulanger a choi­si son camp, celui, rim­bal­dien, où « après long­temps nous peu­ple­rons /​ d’enfants du désert notre royaume désert » (Demain, p. 43). Laissez venir à moi les petits poèmes de Boulanger, assen­ti­ments à la vie ! J’ai soif. Malheur à ceux qui recèlent des déserts et élèvent des « murs aveugles » : c’est alors que « la mer des joncs ne s’ouvre plus », que « plus aucun fleuve sou­ter­rain n’apparaît à la lumière » (Les murs, p. 28).

Et sou­dain, page 65, un poème m’est dédié, Bestiaire des villes, qu’il s’appelle : « Fougueux furieux ils jaillissent des bauges /​ les soies dres­sées les pru­nelles en feu /​ dévas­tant, en avant & en cra­chant, /​ les rues et les jar­dins & les terres embla­vées […] » Ces créa­tures hor­ribles méritent l’Enfer dan­tesque ; d’ailleurs, ne regar­dant « jamais le ciel », « leurs pieds tor­dus res­semblent à des pigaches ».
On le sait, Boulanger a pro­non­cé autre­fois une confé­rence sur « Pleynet & Rimbaud » ; main­te­nant, il écrit direc­te­ment du Rimbaud, c’est mieux ! Lisez ça : « Un cœur […] /​ marche dans la boue marche dans l’or /​ avec le gel de la nuit /​ dans la cha­leur jaune des fauves. » (La bouche pour­rie, p. 42.)
Elle est retrou­vée ! Quoi ? La rosée du temps. Ce sont les « noces » de Pascal Boulanger allées (célé­brées) avec les « vitraux du ciel » (Rosée, p. 26).

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