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Pascal Commère, Tashuur

Par |2018-09-20T00:40:50+00:00 23 juillet 2012|Catégories : Critiques|

Ce qui vaut écri­ture, la marche des trou­peaux

 

Le nou­veau livre de poèmes de Pascal Commère, qui est en fait « un seul poème, avec quelque chose d'une nar­ra­tion », fait suite à un séjour en Mongolie pen­dant l'année 2005. Il emprunte son titre, Tashuur, au monde de la steppe mon­gole. En effet, Tashuur « désigne le petit fouet dont les cava­liers mon­gols, lanière pas­sée autour du poi­gnet, ne se séparent jamais ».

Un anneau de pous­sière, en forme de sous-titre du livre, est cette sorte de nuage for­mé par le galop des che­vaux dans la steppe mon­gole. En effet, le poème célèbre les grands espaces de liber­té d'une terre encore vierge par­cou­rue par les che­vaux au galop. C'est du moins ce que pense le lec­teur de prime abord. Mais chez Pascal Commère, il s'agit aus­si dans ses poèmes du galop du lan­gage : « Ah, cette vie de che­val qui me colle à la peau », note-t-il. Le lan­gage, lâché dans un mou­ve­ment vers l'avant, forme un anneau de pous­sière et, une fois pas­sé son galop, il ne reste que la pous­sière des mots. C'est une des grandes réus­sites de ce beau livre : Tashuur éta­blit un paral­lèle entre la marche des che­vaux et l'écriture, entre les mots et les bêtes des trou­peaux. Parfois, le poète va jusqu'à envi­sa­ger que mots et choses sont au centre d'un évé­ne­ment vibra­toire où ils retrouvent leur équi­va­lence : « Et si peu visible, un mot et tout de suite la meute, des traces sur la neige, quoi d'autre ».

Tashuur, c'est aus­si l'espoir que les espaces qui s'étendent à perte de vue per­mettent par l'immensité de leur nature, le rien qui les habite, de retrou­ver une inté­rio­ri­té dégra­dée. Le poète espère gué­rir « d'un mal d'exister qui le cerne de toutes parts ». Il inter­roge sou­vent : « Comment nom­mer ce qui pro­ve­nant de toi est en butte à l'immense […] Mais quel vide répond à ton nom ». Il inter­roge encore :

 

                               Que cherches-tu qui ne soit déjà forme & mesure
                               tant l'ombre qui gran­dit couvre l'écho des galops
                               nul ne sait s'ils viennent ou s'en retournent – ni si
                               le lait au soir qui fume apporte paix Et récon­fort !

 

Gardé par l'ancêtre mythique, « la louve d'argile » – le poète ne s'exclame-t-il pas, déta­chant chaque lettre : « Mongolie l o u v e ! » –, l'espace du poème se déploie depuis un vide fon­da­teur. De la même manière, le poète sou­haite se des­sai­sir et pour cela il a « des­san­glé l'entier ». C'est « comme si déjà la steppe entrait en [lui] par tous les pores ». Il che­vauche le lan­gage comme il che­vauche le temps. Il vit une expé­rience de nomade. Plus rien n'est alors pareil dans l'écriture et le rap­port à l'écriture. « Derviche tour­neur », guer­rier « guer­royant trois consonnes nues », « cava­lier », il « arpente à /​ la façon des bêtes un ter­ri­toire que rien ne fixe ». Son errance le mène là où « rien /​ ne s'écrit qu'herbe rase, le plomb usé des mots ». Aussi inter­roge-t-il « des yeux /​ l'herbe au vent ». Des mots mar­tèlent, tam­bou­rinent, pié­tinent. Cette pré­sence de l'herbe, voix et souffle, n'est pas sans rap­pe­ler un livre pré­cé­dent, Graminées, publié en 2007, où le poète avoue : « c'est comme si la voix des herbes s'était à mon insu sub­sti­tuée à la mienne ». Quelque chose parle, une voix qui échappe dans la prai­rie qui est « comme un livre ». De même, l'immense trou­peau par­court « la ligne inter­mi­nable /​ où s'exprime encre noire la lettre d'un cava­lier posé : seul signe majus­cule ».

Si, dans Tashuur, le poète doit accep­ter « ce qui fut per­du », doit accep­ter l'inconnu qui s'ouvre à lui, il consi­dère aus­si ce qui pré­side à la nais­sance de l'écriture. Il écrit « pour le gris la lumière pou­dreuse », « pour ce qui nous devance sans /​ qu'on sache », « pour ce qui n'est plus – est encore ». Certes, « la steppe ne recoud pas les fils bri­sés », mais son silence où se fait entendre la rumeur des galops convoque un « étrange tutoie­ment » : celui-ci per­met de « repar­tir à l'aube », per­met de pan­ser la bête.

Écrit sous l'égide de Paul Claudel ou de Guillaume Apollinaire à qui est emprun­té l'épigraphe du livre, « À la fin tu es las de ce monde ancien », Tashuur pro­longe et com­plète dès le poème limi­naire : « Et de ce monde-ci, de l'autre – par­ta­gé /​ entre désir d'être et sou­mis­sion aux nombres ». En effet, une rup­ture a lieu depuis la conti­nui­té car « les galops /​ anté­rieurs enchaînent d'autres fuites ». Une rup­ture avec les recueils anté­rieurs qui louaient plu­tôt la terre bour­gui­gnonne d'où le poète est ori­gi­naire. Avec Tashuur, Pascal Commère renou­vèle le cal­li­gramme, fait s'entrechoquer les mots selon l'ordre mal­lar­méen, invente le poème totem qui le sacre che­val.

Il faut lire Tashuur. Un anneau de pous­sière car « cha­cun, sou­le­vé dès l'aube par un tour­billon de pous­sière qui dure /​ et ne retombe, s'élance ». Il faut lire Tashuur comme la voix qui console, non pas for­mule une ques­tion qui serait faite au monde dans l'espoir d'une réponse. Car comme l'écrit Lorand Gaspar, cet autre poète nomade, « Qui a jamais fait plus qu'approcher ? »

29 juin 2012

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