> Pascal Mora, Ce lieu sera notre feu, extraits

Pascal Mora, Ce lieu sera notre feu, extraits

Par |2019-06-03T12:43:00+02:00 4 juin 2019|Catégories : Pascal Mora, Poèmes|

A L’ORÉE

Millions de feux, mil­lions d’êtres veillant aux fenêtres.
Ô mer de pierres, ô conti­nent d’âmes,
Tu nous atten­dais cachée, cité-monde                                                                
Dans le très haut jar­din de l’origine.

Depuis l’instant sans pareil
Nous cher­chions le visage d’avant ta nais­sance.
Avant notre venue au monde,
Tu étais là, déjà, encore.

Ô femme de pierre. Je revien­drai tou­jours
Vers tes ave­nues aux courbes par­faites,
Tes rues qui enlacent mes gestes.

Tout un pas­sé vit dans cette pré­sence
Tout ce pas­sé qui nous paraît nou­veau.
Nous avons beau faire tour­ner les tables,
Nous par­cou­rons les mêmes ner­vures de rues
Où afflue l’énergie de nos élans.

L’ample cité accorde nos rivages
Aux sai­sons des voies sen­so­rielles,
Nous ado­rons l’astre de nos pays inté­rieurs.
Au ciel, notre père-lumi­naire, ver­ti­cal,
À l’horizon, étrei­gnons notre terre-mère.

Nous sommes mon­tés de l’argile,
Nous sommes tom­bés de l’étoile.
Depuis des mil­lions d’années,
Depuis les sphères de cris­tal,
Les crânes trans­pa­rents.

 

LUMIÈRES DANS LE REGARD DES VILLES

L’avenue impose la tyran­nie
De la ligne droite. A Ivry, à Vitry.
Banlieues de silex, ban­lieues sovié­tiques
Banlieues état­su­niennes à Chessy, à Serris.

La mem­brane des pluies mou­vantes
Enveloppe la ville
Comme grande voile d’oiseaux, une seule âme
Faisant demi-tour en plein vol.
Changeant d’orient, ondu­lant entre lunes.

Dans les cieux d’autres mondes.
Dans chaque nuit de bou­le­vards,
Trafics en tout genre mixent les flaques.
Sur les chaus­sées hui­leuses
Sur les routes de verre.

Glissent les phares des voi­tures
Qui se mêlent à l’aura des séma­phores
À l’œil rouge des feux,
Les feux verts, orange alter­nant
Les sillons de teintes liquides.
Air des films poli­ciers
Miroirs lucioles des enseignes et néons,
Le chaos lumi­neux masque les constel­la­tions.

L’avenue l’écrasante ligne droite
Aussi large qu’un bou­le­vard.
Porte des pistes paral­lèles,
Se découvre sur les lignes de l’échiquier
Où te suit une ombre.

Celle de Buenos Aires que tu viens
De tra­ver­ser en taxi jaune.
Un voyage à l’envers
Avant de reprendre l’avion
À bout de souffle, à Ezeiza.

Au zénith, les rayons réchauffent
Les prismes de verre et acier.
Un enfer de déchet­te­ries
De car­rières à ciel ouvert,
De pla­te­formes por­tuaires
De pistes des aéro­ports.

Lisbonne, Naples, Rio, New York.
Les mul­tiples méga­lo­poles lit­to­rales
Forment la mosaïque des peuples
Au bord des abysses salines.

Arpentant cette rue qui fait le tour du monde
J’y res­pire un par­fum puzzle.
Une robe en flore et faune
De langues, peaux, che­ve­lures.

Qui se tient der­rière ces sil­houettes ?
Quelles chan­delles brûlent
Aux fenêtres de leurs pru­nelles ?
Yeux vitrines des âmes vivantes,
Ou consciences s’éteignant dou­ce­ment
Sur le rebord d’une exis­tence
Pointée vers l’étoile polaire. 

 

 

ETRE DANS LA VILLE

La nuit urbaine mur­mure son velours bleu.
Ailées comme des sphères,
Les mil­lions d’âmes nous constellent
D’un plu­riel de paroles.

Vivent de lune, vivent de soleil
Dans la lunette arrière
Ou en pleine lumière
Sortent de l’éveil ou du songe.

Lac reflet des lumières d’or
La nuit nous libère de nos his­toires
Recouvre nos gestes man­qués
Et dis­perse l’abjection des batailles.
Pose sur nos épaules
Son châle de ténèbres
Dissipe notre angoisse d’être.

Avec la foule des quar­tiers
Semant des bras­sées de mots et d’images,
Les flâ­neurs forment frêles flammes défi­lant
Sur le car­reau des bou­le­vards.

Ils se pressent en feux d’artifices,
De rires et gestes par le jour
Des dra­peaux et langues du monde entier.
Entre nous, il y a la Goutte d’Or
Entre nous, il y a Ipiranga
Entre nous, il y a Harlem.
J’ai bien atten­du de lire Blaise Cendrars
Avant d’écrire, avant de com­prendre.

J’ai atten­du qu’Hector parle de Claude Roy
J’ai atten­du de lire Zone d’Apollinaire
J’ai atten­du d’écouter Harvest de Neil Young,
J’ai atten­du de man­ger chez Hare Krishna
À Guadalajara et avec Mariana,
J’ai atten­du de faire zazen, rue Tolbiac.
Après Montmartre, le drug­store
Avec Ugo chez les joailliers.
Les Champs-Élysées sont une vitrine,
Une rivière qui me fait oublier la mort.

Aujourd’hui, je suis seul avec ma liber­té
Sans nom par­mi tous les sans nom.
Aujourd’hui, je ne sais encore rien
Aujourd’hui, je vais par les villes où je vis.

Les villes me chiffrent, je les défriche,
Elles vivent, voyagent et res­pirent en moi
Je suis en elles dans le ventre maté­riel.

Je nais avec les lumières après la brume,
Sur les lignes entre­croi­sées
Les sirènes sèment l’incendie
De l’agitation, du tumulte.
Je marche en fatigue, en ape­san­teur,
Dans les rues, sur les quais, dans les tun­nels.

 

Pascal Mora, Ce lieu sera notre feu,
Editions Unicité, Paris, 2018, 128
pages, 14 €.

Présentation de l’auteur

Pascal Mora

Pascal Mora est for­ma­teur chez les Compagnons du Tour de France.  Il enseigne à des appren­tis des métiers du bâti­ment qui par­ti­cipent au concours Poésie en Liberté, dont plu­sieurs ont été lau­réats. Il a  publié plu­sieurs livres de poèmes : Ce lieu sera notre feu (Unicité 2018), Feuilles du che­min (Encres Vives 2009), Etoile nomade (L’Harmattan 2011) et Paroles des forêts (Unicité 2015). Il par­ti­cipe à des lec­tures poé­tiques, en France et à l’étranger : en Argentine en Espagne et au Mexique. Il pilote un site web : Voyages dans la clai­rière  http://​www​.clai​riere​.net/.  Ce site accueille des poètes avec leurs textes et leurs pho­tos. Il a publié dans plu­sieurs revues en France : Arpa, Les Cahiers du Sens, Comme en poé­sie, Mange-monde, Multiples…

Pascal MORA s’intéresse aux poé­si­mages, poèmes en sur­im­pres­sion sur des pho­tos. Depuis février 2016, il œuvre à un Café-Poésie dans la ville de Meaux, où il réside. C’est un moment de ren­contre et de par­tage pour les poètes, ayant  lieu une fois par mois.

 

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