> Passage en revues : TLR (hiver 2014), NRF 608, Europe 1020

Passage en revues : TLR (hiver 2014), NRF 608, Europe 1020

Par | 2018-05-27T01:33:57+00:00 19 mai 2014|Catégories : Blog|

 

Le numé­ro d’hiver 2014 de TLR (The Literary Review) s’intéresse à The Tides, c'est-à-dire aux « marées », indi­quant ceci sur sa cou­ver­ture : « Because lite­ra­ture mimics the sym­me­try of nature, and because nature couldn’t care less ». On ne sau­rait mieux dire. Cela ne va évi­dem­ment pas sans humour, la pho­to­gra­phie de cou­ver­ture pré­sen­tant un drôle de bai­gneur s’apprêtant à péné­trer dans un océan froid, palmes bleues aux pieds, cale­çon de bain peu éro­ti­sé et bon­net jaune sur le crâne. Les gants noirs sont aus­si du meilleur effet. C’est cepen­dant à une fort belle plon­gée dans la lit­té­ra­ture contem­po­raine à laquelle TLR nous invite, comme à cha­cune de ses paru­tions d’ailleurs. On gagne­ra, dans l’espace fran­co­phone, à lire cette impor­tante revue, par­mi les plus inté­res­santes des espaces anglo­phones. TLR en est a sa 57e année. Cela compte. La revue pro­pose tou­jours un som­maire com­por­tant des fic­tions, de la poé­sie et des essais. La poé­sie est ce qui nous inté­resse par­ti­cu­liè­re­ment ici. On lira donc dans ce volume des poèmes de Clay Matthews, Eric Paul, Bethany Goch, Amy Meng, Diane Mehta, dont j’avais déjà appré­cié les textes parus dans The Believer et dans AGNI, Jesse Nathan, pré­sent aus­si dans The Nation, Adam Scheffler, Stephen Massimilla, Matt Rasmussen, Scott Withiam, Daniel Wolff et Terrance Owens. La revue est aus­si ouverte aux voix exté­rieures, inter­na­tio­nales, et pro­pose en ce numé­ro des textes poé­tiques de la rou­maine Ana Blandiana, du coréen Kim Kyung Ju et du fran­çais Matthieu Baumier. Outre le bel ensemble de ce der­nier, que nos lec­teurs connaissent bien, mon regard a été par­ti­cu­liè­re­ment atti­ré par les textes d’Ana Blandiana, laquelle figure au rang des prin­ci­paux écri­vains rou­mains contem­po­rains, Amy Meng, Jesse Nathan ou Scott Withiam, liste non exhaus­tive. Tout cela est vrai­ment pas­sion­nant.

 

TLR The Literary Review. Editor : Mina Proctor Fairlegh Dickinson University. 285 Madison Avenue Madison, NJ 07940 United States Site inter­net : http://​www​.the​li​te​ra​ry​re​view​.org/ info@​theliteraryreview.​org Abonnement inter­na­tio­nal : 36 dol­lars

 

On s’habitue assez bien à cette NRF moder­ni­sée, avec sa cou­ver­ture élan­cée, ose­rais-je dire fémi­nine ?, rajeu­nie. De la tête aux pieds, d’une cer­taine manière. Il y a tou­jours beau­coup à « gla­ner » dans un numé­ro de la NRF, même si l’on est pas obli­gée d’être en accord avec cer­taines visions du monde aux pré­ten­tions poé­tiques. Ainsi, Nathalie Quintane qui – pen­sant cer­tai­ne­ment au best sel­ler de Catherine Millet – donne un long texte. L’histoire d’O, ici, fait plouf.

Le numé­ro, c’est heu­reux, com­porte aus­si de belles choses. La thé­ma­tique est ain­si jus­ti­fiée par Stéphane Audeguy : « Il nous a sem­blé inté­res­sant, en ce temps qui nous pro­met et nous pro­digue toutes sortes de déma­té­ria­li­sa­tions, par­mi les­quelles celle du livre, d’examiner com­ment, aujourd’hui, le corps se dit et se vit, se pense et se sent, en lit­té­ra­ture » (…) Plus avant, Audeguy indique qu’il ne croit guère à la « parou­sie » du vir­tuel, « qu’on nous pro­met depuis quelques dizaines d’années main­te­nant », dit-il ; bien… Notons sim­ple­ment qu’internet s’est ins­tal­lé en France réel­le­ment… vers l’an 2000 et que la plu­part d’entre nous n’avions pas d’ordinateur il y a une dou­zaine d’années… Et main­te­nant ? Aussi, que le livre numé­rique se vend autant que le livre papier dans l’espace anglo-saxon. Et puis, pour­quoi cette crainte des évo­lu­tions de la moder­ni­té ? Cette réac­tion devant ce qui bouge ? Nous n’avons pas peur du vir­tuel méca­nique, lequel n’est rien com­pa­ra­ti­ve­ment à ce vir­tuel en forme de simu­lacre spec­ta­cu­laire dans lequel l’homme semble plon­ger pro­gres­si­ve­ment. Il est pos­sible que, vu de cœur de Paris, et des bureaux d’éditeurs his­to­riques, on ne s’aperçoive pas encore clai­re­ment de ce qui est en train de se pro­duire. Nos vies se numé­risent. Bien… Et alors ? Autrefois, elles ont ren­con­tré le feu, puis le papier, puis… la vapeur et l’acier ? Et alors… Cela a trans­for­mé les corps. C’est exact. Nous sommes encore là pour en dis­cu­ter, et cer­tains romans com­portent un @ jusque dans leur titre. Et la NRF paraît encore. Et sans doute est-elle tou­jours un peu lue. D’ailleurs, dans ce numé­ro, on lira, si l’on veut, Philippe Claudel (deux beaux textes), Brigitte Giraud ou Arno Bertina. Mais aus­si la pré­face d’Antoine Compagnon à l’anthologie La Grande Guerre des écri­vains et la poé­sie de Velter, ce qui don­ne­ra l’envie d’aller lire ses deux der­niers opus parus chez le même édi­teur.

On s’est habi­tué à cette NRF moder­ni­sée, et vivante ; le lec­teur habi­tué, jus­te­ment, attend sans doute un élar­gis­se­ment des pré­oc­cu­pa­tions et des cercles.

 

La Nouvelle Revue Française, 608, De la tête aux pieds, sous la direc­tion de Stéphane Audeguy et Philippe Forest, Gallimard, février 2014, 22 euros.

 

 

Le numé­ro d’avril 2014 de la revue Europe est cen­tré sur la sil­houette de Julio Cortàzar, sous la direc­tion d’Anne Picard. Cortazàr aurait eu cent ans l’été pro­chain, il est mort il y a une tren­taine d’années. Anne Picard : « En consa­crant un cahier à Cortàzar, la revue Europe a choi­si de dis­tin­guer l’œuvre d’un écri­vain pro­téi­forme et inven­tif, à la fois Merlin et Phileas Fogg, qui a su regar­der autre­ment le monde et ses rudesses », pré­ci­sant plus loin que le lieu n’est pas celui de louanges mais « plu­tôt de frayer un che­min vers la douce magie des livres de ce géant rieur et grave ». Et, en effet, c’est cela qui res­sort du dos­sier : l’envie d’aller vers Cortàzar. Pari tenu, pour un cahier fort de plus de 230 pages, d’ors et déjà lieu réfé­rent, com­por­tant en outre de nom­breuses pages de l’écrivain lui-même. Concernant ce qui nous inté­resse direc­te­ment, en ces pages, j’insiste sur les poèmes de Cortàzar don­nés ici à lire, issus des œuvres com­plètes, poèmes ayant la par­ti­cu­la­ri­té d’avoir d’abord été écrits en fran­çais, puis tra­duits en espa­gnol par Cortàzar lui-même. Des extraits aus­si (« Photomaton du poète) issus du livre/​dialogue de Cortàzar avec Keats. Impossible évi­dem­ment, comme sou­vent avec la revue Europe, de tout citer tant ce cahier est riche : cepen­dant, le texte de l’écrivain, « L’alchimie tou­jours », qui nous parle au plus haut point au sein de la rédac­tion de Recours au Poème,  et puis les lignes d’Alejandra Pizarnik au sujet de son « com­pa­triote » (« Humour et poé­sie dans Cronopes et Fameux »). Sur Pizarnik, on lira par ailleurs avec bon­heur le recueil de textes de César Aira qui vient d’être tra­duit en fran­çais (César Aira, Alejandra Pizarnik : un pur métier de poète, Corlevour, 2014) dont nous ren­drons pro­chai­ne­ment compte dans les pages cri­tiques de la revue.

Le second dos­sier du numé­ro 1020 de la revue Europe (92 ans, tout de même !) est consa­cré à Antonio Gamoneda, figure essen­tielle de la poé­sie espa­gnole contem­po­raine, voix alchi­mique elle aus­si, plon­geant au plus pro­fond de la racine de ce chant qui est et qui fait l’homme. Simultanément. Un beau cadeau que ce dos­sier accom­pa­gnant celui consa­cré à Cortàzar. Laurence Breysse-Chanet et Jean-Baptiste Para évoquent, en ouver­ture, les « sons noirs, sons blancs » de l’œuvre de Gamoneda : « Lire Antonio Gamoneda, c’est sen­tir des forces enfouies confluer vers la lumière d’une inex­pli­cable libé­ra­tion, dans un silence qui nous empoigne et d’où monte une voix grave, intense et nue ». Oui, c’est exac­te­ment cela la poé­sie de Gamoneda. Cette libé­ra­tion inté­rieure. Cette fra­ter­ni­té dans la poé­sie. Viennent ensuite des entre­tiens pas­sion­nants (avec Gamoneda, avec Laurence Breysse-Chanet),  un poème gran­diose de Gamoneda pla­cé « Entre l’acier et l’effroi », sept poèmes de « Chanson de l’erreur », tra­duits par Jean-Yves Bériou et Martine Joulia, un essai de Miguel Casado sur le mythe dans la poé­sie de Gamoneda, et enfin de très beaux textes de Jean-Yves Bériou dédi­ca­cés au poète espa­gnol.

Riche, très riche numé­ro de la revue Europe.

 

EUROPE, ce n° 1020 : 380 pages, 20 €. Abonnement un an (8 n°) : 75 €. Commande et abon­ne­ment : 4, rue Marie-Rose. 75014 PARIS.

 

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