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Passant le pont qui s’effondre

Par |2018-08-19T01:55:25+00:00 13 septembre 2014|Catégories : Blog|

 

Passant le pont qui s’effondre et puis fen­dille les tour­billons gelés des rivières quand il n’y aurait plus que les ronces des berges comme filets pour les rete­nir, et fuyant le cor­deau des pas, ivre sans doute et incur­vée encore comme si c’était tout le poids des jours qui s’abattait sur elle, la sil­houette pilée de la Beauce sous le bât du soir qui tombe lui aus­si et se brise aux faî­tières, se peut-il qu’elle se prenne aux lacets de lumière pro­je­tant son ombre aux façades des tavernes, des bars où, de nou­veau, elle prend place fuyant la rue ven­tée, la cohorte des nuages qui s’étirent avant la venue de la pluie et les abords ter­ra­qués des rivières et les babils de l’Eure qui s’égosille ? Là où elle se tient, ses yeux glissent sur une carte pos­tale ram­pant jusqu’aux som­mets ennei­gés des mon­tagnes tra­ver­sant les forêts autant que les murs puis ceignent la trappe des gre­niers pour la nuit pas­seuse de mémoire et d’alto, là même où se réper­cutent les pas de sa jeune sil­houette de musi­cienne, sa voix se mue et c’est tout son visage, son corps qui se revêt des sou­rires de l’enfance, remon­tant  le cours des sai­sons, est-ce ain­si le temps, le temps qui trempe dans le verre de l’ennui et puis s’engoue du sou­ve­nir comme de l’angoisse, ten­dant ses rets, des jour­nées à la fenêtre à regar­der pas­ser les trains et puis les bus et les feuille­tons de l’après-midi, avec le soir le détour par le cime­tière, son inlas­sable porte rouillée et les jar­dins publics à la tom­bée de la nuit, des pigeons picorent la lumière à ses pieds ? Et long­temps, n’y aura-t-il d’autres hivers que ceux-là, à ne rien attendre de son lot que le décompte som­maire des jours, quelque chose qui se tai­ra au loin ou non l’anthrax gib­beux de la lune, une der­nière fois ? 

 

                                                                           Chartres, 30 novembre 2007 – 1er mai 2 008

 

Extrait d’Usage des cendres pré­cé­dé de Feuillets du midi (Chartres, Lisbonne, Venise), Le Préau des col­lines, 2010

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