> Passerelle, d’Erwann Rougé

Passerelle, d’Erwann Rougé

Par |2018-08-18T16:49:36+00:00 23 décembre 2013|Catégories : Blog|

Si cela exis­tait, tous les poètes bre­tons, ces « bons com­pa­gnons de l'océan » dont par­lait Guillevic, seraient des « poètes de la Marine » comme il existe des « peintres de la Marine ». Erwann Rougé, avec son der­nier ouvrage "Passerelle – Carnet de mer" publié chez L'Amourier, y signe­rait son entrée de la plus belle façon.

Mais fuyant la cari­ca­ture, c'est bien plus qu'une éti­quette-cli­ché que nous pro­pose ici Erwann Rougé. La mer débar­ras­sée de son excès de sels lyriques y gagne en force, sin­cé­ri­té et en émo­tion. Ici les îles au tré­sor, c'est en soi qu'il faut les cher­cher. Les Boscos  les Capitaines aus­si. Situé par Bernadette Griot des édi­tions l’Amourier « entre recueil et récit », il s'agit tout sim­ple­ment de poé­sie. Une poé­sie écrite à même le blanc de la pas­se­relle d'un navire, à même l'écume fra­cas­sée en sillage.

Passerelle donc, un titre à plus d'un titre cer­tai­ne­ment. Passerelle pour notre embar­que­ment sans doute mais aus­si et sur­tout pour le pilo­tage au plus près du rou­lis et des brumes. Comme si la météo marine titrait le poème comme elle titre les jours de mer. La mer des car­gos, des fer­ries, des remor­queurs, la mer en acti­vi­té, les odeurs d'huile. Le mau­vais temps, la bou­caille, les brumes de mer « il faut faire si peu de bruit pour voir ». Le mau­vais temps pour exa­cer­ber les sen­sa­tions et pour en faire poème. Les élé­ments, le corps et l'écrit tou­jours inti­me­ment liés.

Mais pas­se­relle aus­si, pas­ser avec elle le temps, tout le temps, même dans l'éloignement et l'absence sur cette Manche par­fois impra­ti­cable entre l'Ile de Batz et le port anglais de Poole. Le voyage comme éclai­reur d'amour. Loin des yeux encore plus près du cœur et du corps. L'intime rap­pro­ché. L'intime, cet infi­ni arri­mé à soi. Le corps « à apprendre vague par vague ». Les départs, les retours au cocon de Loc Meven, au « noir fer­tile de la terre ». « Ramener quelque secret de mer de cette ligne d'horizon » et puis le départ à nou­veau, « un ins­tant de désir », « un lan­gage blanc ». « Aimer n'est pas une paix ».

Et pour ter­mi­ner pas­se­relle car Erwann Rougé est pas­seur de poé­sie en « car­net de mer » en « cahier d'errance », et pas­seur d'art aus­si (avec Gasiorowsky et Bram Van Velde). La mer comme miroir de l'écriture. Écrire ou le contraste entre la mer agi­tée et le silence des mots sur le papier. « Sur le cahier d'écriture, je pré­fère me perdre dans l'espace blanc de la marge ». Comme le bateau écrit son sillage en mer, à la marge de la terre. « Écrire sans bord, à l'envers, de l'autre côté de la langue », « Écrire, si ce n'était rien d'autre que secouer le ciel… »

Ce livre, ce sont des voyages qu'on aime­rait faire de cette façon, aux vents et res­sacs de l'intime, des amours qu'on aime­rait vivre ain­si dans la cha­leur du retour, des mots que l'on aime­rait ordon­nan­cer aus­si bien. Terminer un livre finit tou­jours par un ver­tige : le blanc fer­tile d'un nou­vel espace ouvert. C'est ain­si que j'aime la poé­sie, à ciel ouvert.

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