> Patrick DUBOST, 13 poèmes taillés dans la pierre.

Patrick DUBOST, 13 poèmes taillés dans la pierre.

Par | 2018-02-23T20:59:35+00:00 15 décembre 2016|Catégories : Critiques|

 

 

Ecrits pen­dant une rési­dence à la Chartreuse Notre-Dame-des-Prés dans le Pas de calais, ces textes d’emblée adoptent l’attitude contem­pla­tive, repro­duisent l’ambiance mona­cale.  Chaque som­met du tri­angle-poème com­mence par « on ». L’effacement du sujet est donc de mise.  Il semble bien pro­bable que le lec­teur ait dans un coin de conscience que la lec­ture pro­cède d’un par­cours à étapes, d’où l’évocation alors facile des sta­tions du che­min de croix, (ici 13 au lieu des 14 ou 15 tra­di­tion­nelles), d’autant plus facile que la der­nière ligne se ter­mine par « pre­mier jour sans len­de­main », ce qui pour­rait être un rac­cour­ci pour ouvrir sur une forme de résur­rec­tion et de pas­sage à l’éternité.

      « On » pour­rait com­prendre le livre comme un petit trai­té phi­lo­so­phique sur le rien, la mort,  le temps, l’existence. On pour­rait devi­ner l’entendre dit à l’aune des per­for­mances sonores que l’auteur nous a habi­tués à voir ponc­tuées de mou­ve­ments de mains.

       Treize poèmes taillés dans la pierre, gra­vés par la force du silence, de la médi­ta­tion, de la concen­tra­tion. Il y a dans ce recueil une dimen­sion apo­pha­tique de l’être : « on existe bien sûr encore un peu… mais … très très peu » dans le poème numé­ro un,  jusqu’au « on est ce rien » du poème 9, tout se joue dans le retrait (de la retraite « au cœur de l’immobile»). Poèmes mais aus­si musique comme expres­sion déper­son­na­li­sée du poète qui ne dit plus « je » et qui cesse de vou­loir dire, qui donne plu­tôt à entendre en même temps qu’il nous montre un décor fait d’angles et de parois, mais aus­si au sol, de pelouse, de traces de mulots, d’insectes.  Et les insectes savent qu’ « on existe un peu moins quand on existe un peu trop », qu’il faut pas­ser par l’oubli de soi pour com­prendre et vivre plei­ne­ment « le sujet élar­gi » qui « ne connaît plus ses bords » (poème 10), en d’autres mots atteindre l’unité,  faire un avec ce qu’on appelle « le grand tout », c’est-à-dire accé­der à une dimen­sion d’amour. Préciser que l’auteur est athée mais qu’il res­pecte les fois et les croyances.

        « On » pour­rait presque entendre dans les poèmes des échos, des accents de poètes contem­po­rains tels Jacques Ancet ou Antoine Emaz, eux qui écoutent et se recueillent, se fondent et se diluent dans le silence et la conscience du presque rien . Ou bien encore James Sacré dans l’interrogation de ce qui fait poème : « on sait que peu de mots tom­bés dans un lieu silen­cieux for­te­ment struc­tu­ré font peut-être un poème » écrit P.Dubost au début du poème numé­ro 7.

       Mais au-delà du contexte envi­ron­ne­men­tal (espace du spi­ri­tuel),  au-delà des exi­gences gra­phiques qui se sont impo­sées comme des contraintes pour sou­te­nir, telles contre­forts pré­cise la qua­trième de cou­ver­ture,  l’édifice lan­ga­gier, on peut aus­si rele­ver la res­sem­blance de chaque tri­angle rec­tangle avec un A majus­cule en ita­lique « inver­sée », il penche sur la gauche. Donc treize poèmes « A » comme treize com­men­ce­ments. Cependant d’autres thé­ma­tiques et peut-être invo­lon­taires, affleurent, des­si­nant une pro­blé­ma­tique sou­le­vée au-delà du sens véhi­cu­lé, que ni Hegel, ni Jean-Luc Nancy, ni encore Bachelard n’ont évi­tées.

      Ainsi pour Bachelard, la poé­sie repré­sente, consti­tue, est l’union des moments méta­phy­siques, elle est acte de pas­sage vers la trans­cen­dance et son expres­sion artis­tique en est la preuve.  L’instant poé­tique cap­tu­ré par Patrick Dubost est bien une forme de dépas­se­ment du quo­ti­dien qui pénètre dans le méta­phy­sique par la pro­fon­deur, la finesse des per­cep­tions, de la médi­ta­tion  et de la dis­po­ni­bi­li­té des sen­ti­ments. 

        Quant à Hegel, dans Esthétique : « ain­si  la poé­sie détruit l’union de l’intériorité spi­ri­tuelle et de l’extériorité réelle à un point tel qu’elle cesse d’être conforme au concept pri­mi­tif de l’art et court le dan­ger de se sépa­rer tota­le­ment de la région du sen­sible pour se perdre défi­ni­ti­ve­ment dans le spi­ri­tuel. » Jean-Luc Nancy (dans les muses et com­men­tant Hegel) conclue ceci : « La poé­sie est donc la fin de l’art en tant que sa mise en dan­ger. Et sa mise en dan­ger met en dan­ger une néces­si­té abso­lue de l’Idée, ou de la véri­té, en tant que l’une et l’autre, l’une ou l’autre, doivent essen­tiel­le­ment appa­raitre ou se faire sen­tir. »  Poésie ten­sion, poé­sie point de contact, poé­sie inter­face, poé­sie piste de lan­ce­ment, Patrick Dubost est exac­te­ment à ce point de « dan­ger », il prend ce risque de relier et de tenir ensemble ce qui doit essen­tiel­le­ment appa­raitre ou se faire sen­tir. A savoir le monde idéal, une forme de litur­gie, le réel du monde et ses créa­tures, l’absence et la pré­sence, l’éveil mys­tique et le pro­saïque pareille­ment bai­gnés de lumière, lumière posée « au centre de toute chose » comme un par­ti pris de vivre un tou­jours pre­mier jour. 

 

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cet article a fait l'objet d'une pre­mière publi­ca­tion sur Poezibao de sep­tembre 2016 – la rédac­tion.