> Patrick Marcolini, “Le mouvement situationniste”

Patrick Marcolini, “Le mouvement situationniste”

Par |2018-10-16T23:11:33+00:00 27 janvier 2013|Catégories : Critiques|

Patrick Marcolini donne ici une somme, un ouvrage qui va rapi­de­ment deve­nir incon­tour­nable sur le situa­tion­nisme et son his­toire. Un mou­ve­ment qui est poé­tique en son essence, non parce que ses ani­ma­teurs auraient écrit des poèmes, même si c’est par­fois le cas, mais bien du fait de l’état de l’esprit poé­tique qui pré­side au mode de vie et aux concep­tions du monde situa­tion­nistes. Le situa­tion­nisme est une poé­tique. De la révo­lu­tion, bien sûr. Mais pas seule­ment.

Le mou­ve­ment situa­tion­niste s’organise en deux grandes par­ties : Trajectoires (de 1952 à 1972), soit de la créa­tion de l’Internationale Situationniste dans le sillage du Lettrisme à son auto dis­so­lu­tion, et Circulations (de 1972 à nos jours), ten­ta­tive for­cé­ment non exhaus­tive de faire le point sur les héri­tages, les influences et le deve­nir du situa­tion­nisme une fois l’IS dis­pa­rue en tant qu’organisation révo­lu­tion­naire. La pre­mière par­tie est brillante, Marcolini étant un fin connais­seur de l’histoire, des évo­lu­tions, des théo­ries et du maté­riau situa­tion­niste. La seconde par­tie donne à pen­ser, en par­ti­cu­lier en sa conclu­sion, ce que peut être un deve­nir contem­po­rain du situa­tion­nisme, sans omettre la cri­tique de la récu­pé­ra­tion dont il a été, selon l’auteur, l’objet de la part du capi­ta­lisme spec­ta­cu­laire aujourd’hui à l’œuvre. Cette par­tie ouvrant le débat ne fera évi­dem­ment pas l’unanimité. Ce n’est d’ailleurs pas son objet. On pour­ra dis­cu­ter les thèses de Marcolini, l’auteur pen­sant que le situa­tion­nisme por­tait en lui-même les germes de la récu­pé­ra­tion dont il semble l’objet, au point d’avoir, tou­jours selon l’auteur, joué un rôle dans le déve­lop­pe­ment du capi­ta­lisme de com­mu­ni­ca­tion que nous connais­sons main­te­nant, y com­pris dans le domaine de l’organisation du tra­vail ou de la publi­ci­té. Personne ne met­tra en doute le fait que le capi­ta­lisme ait récu­pé­ré les modes d’action du situa­tion­nisme. On débat­tra sur­tout du fait que le « mal » ait été dans le fruit. Pour par­ler avec Debord, le situa­tion­nisme his­to­rique (mais aus­si, plus proche de nous, le groupe Tiqqun réuni autour de la revue du même nom) consi­dé­rait que nous sommes en état de guerre. C’est pour­quoi les situa­tion­nistes his­to­riques ont beau­coup tra­vaillé les œuvres des pen­seurs de la guerre et de la stra­té­gie, Debord les fai­sant d’ailleurs édi­ter. Dans une guerre, il y a la pos­si­bi­li­té de la défaite. Et même de la capi­tu­la­tion. On peut donc débattre de la défaite et/​ou de la capi­tu­la­tion du situa­tion­nisme devant son enne­mi spec­ta­cu­laire. De l’échec de la mise en œuvre des situa­tions à mettre pro­fon­dé­ment en cause ce à quoi elles se sont affron­tées. On peut aus­si consi­dé­rer que toute guerre connaît des batailles et que les batailles per­dues par les uns n’induisent pas que les vain­cus portent en eux les germes des défaites. Il est tout aus­si pos­sible de regar­der une guerre, y com­pris sous cette forme, comme un temps long dont nous ne per­ce­vons pas encore néces­sai­re­ment l’état contem­po­rain. Nous ne serons donc pas en accord avec la concep­tion de Marcolini quand il insiste sur le fait que le situa­tion­nisme his­to­rique por­tait en lui les rai­sons de ce que l’auteur voit comme une récu­pé­ra­tion. Bien sûr, nous com­pre­nons l’objet de cette conclu­sion : Marcolini se pro­pose d’ouvrir des pistes de redé­ploie­ment d’une dyna­mique révo­lu­tion­naire en-dedans du capi­ta­lisme spec­ta­cu­laire contem­po­rain sur la base du bilan de ce que furent situa­tion­nisme et post situa­tion­nisme. La cri­tique per­met­tant alors de repar­tir sur des bases claires, autour du concept de conser­va­tisme révo­lu­tion­naire, concept qui intègre l’appétence des situa­tion­nistes pour le monde pré indus­triel, situa­tion­nistes qui d’un cer­tain point de vue peuvent être consi­dé­rés comme for­mant une che­va­le­rie poé­tique de la révo­lu­tion. Dans ce cadre, Marcolini intègre des pen­seurs plus récents et aujourd’hui influents dans sa démarche, ain­si Michéa ou Lasch. Les deux pen­seurs ont été mis en avant, en France, à la fin du siècle pas­sé par les édi­tions Climats et leur ani­ma­teur, Frédéric Joly, dont le rôle n’est pas encore suf­fi­sam­ment remar­qué sur le plan his­to­rique. A ce moment là, Michéa et Lasch, por­tant cri­tique de l’idéologie du pro­grès, tout comme les situa­tion­nistes, du moins par cer­tains aspects, fai­saient par­tie des figures de proue choi­sies par les ani­ma­teurs de la revue Immédiatement, revue dont parle Marcolini quand il s’attache à repé­rer les influences situa­tion­nistes du côté de l’extrême droite. Qu’il y ait eu influence situa­tion­niste aus­si à l’extrême droite n’est pas dis­cu­table (quel pan de la pen­sée le situa­tion­nisme n’a-t-il pas influen­cé ?). Cependant, nous dis­cu­te­rons le qua­li­fi­ca­tif « d’extrême droite » attri­bué à l’aventure d’Immédiatement. L’auteur est sur ce point pré­cis un peu rapide, ce qui se com­prend aisé­ment étant don­né que l’histoire de la revue Immédiatement reste à faire. Cette his­toire, en ses dif­fé­rentes périodes, est plus com­plexe que sim­ple­ment droi­tiste et, de la même manière, consi­dé­rer que les ani­ma­teurs suc­ces­sifs d’Immédiatement ont récu­pé­ré le situa­tion­nisme par stra­té­gie extrême droi­tière est faux : ces jeunes gens étaient de fins lec­teurs de Debord et par­ti­ci­paient d’un mou­ve­ment anti­ca­pi­ta­liste et anti­mo­der­niste plus large, inté­grant, nous l’avons vu, les pen­sées de Michéa ou de Lasch, mais aus­si d’Orwell, Péguy (que Marcolini cite sou­vent), Bernanos ou Simone Weil. La réa­li­té de ce mou­ve­ment et son ori­gi­na­li­té n’a pas encore été mise en valeur, et ne le sera pas tant que les his­to­riens des idées vou­dront y voir une simple excrois­sance d’une pen­sée d’extrême droite. Sur ce point, une coquille que l’auteur du mou­ve­ment situa­tion­niste cor­ri­ge­ra sans doute lors d’une réédi­tion : le tract publié par Immédiatement et inti­tu­lé « Exploration de la zone rouge » ne date pas de 2011 mais de 2001 (note 47, p. 295).

On le voit, l’ouvrage de Marcolini est d’importance. Tant en sa qua­li­té de livre d’histoire des idées, exem­plaire de ce point de vue, que du fait des pers­pec­tives de débat ou de renou­vel­le­ment de débats qu’il apporte. D’autant que l’auteur connaît sur le bout des doigts les textes et les par­cours des situa­tion­nistes. La pre­mière par­tie, Trajectoires, est un must à faire lire aux étu­diants de toutes les écoles de sciences poli­tiques. Marcolini divise son explo­ra­tion du conti­nent situa­tion­niste en six par­ties : abo­li­tion de l’art, situa­tions, psy­cho­géo­gra­phie, spec­tacle, détour­ne­ment, roman­tisme. La plon­gée dans cha­cune de ces six par­ties est pro­pre­ment pas­sion­nante, et le style vif, l’érudition, de l’auteur n’y sont pas pour rien. Au pas­sage, l’on enten­dra par­ler, peut être pour la pre­mière fois de la bana­lyse, mou­ve­ment actif offi­ciel­le­ment jusqu’au milieu des années 90, et cepen­dant influent dans la majeure par­tie des tra­vaux phi­lo­so­phiques actuels consa­crés à la ques­tion du temps et de son accé­lé­ra­tion. Nous avons eu ici le plai­sir de voir réap­pa­raître, dans les notes de cet ouvrage, la figure de l’ami Alain-Pierre Pillet, bana­lyste de haut vol et acteur de dérives situa­tion­nistes, figure que Recours au Poème remet­tra bien­tôt en lumière, mal­heu­reu­se­ment décé­dé. Le poète Pillet qui s’était lié d’amitié avec Rumney, que l’on peut consi­dé­rer comme l’acteur prin­ci­pal de la psy­cho­géo­gra­phie situa­tion­niste, lui qui fon­da le comi­té de Londres, dont il était au départ le seul membre. Le pre­mier numé­ro de la revue de l’IS indi­quait que « Venise a vain­cu Ralph Rumney », ren­dant compte de son « échec » dans l’exploration psy­cho­géo­gra­phique de Venise. Ainsi, la lec­ture du Mouvement situa­tion­niste, une his­toire intel­lec­tuelle, on l’aura com­pris, plonge son lec­teur de façon détaillée dans la vie réelle du situa­tion­nisme et, dans la situa­tion impo­sée actuelle (car c’est d’une guerre de situa­tions contre situa­tions dont il s’agit), cette lec­ture montre à quel point le situa­tion­nisme, en sa richesse, est, de notre point de vue, non pas un mou­ve­ment éteint et récu­pé­ré, quelles qu’en soient les causes, par le spec­tacle ou par le simu­lacre, mais bien un ensemble de pistes de pen­sée, et de com­bat, sans aucun doute occul­tées aujourd’hui. Mais ce qui est occul­té, n’est-ce pas, ne demande qu’à être dés-occul­té pour reprendre vie.

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