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Payé de mots

Par |2018-10-23T05:15:33+00:00 18 novembre 2012|Catégories : Blog|

 

Qui ne se demande les soirs de doute  ­– ne sachant trop
ce que veut lui faire entendre alors sa mélan­co­lie ­–
s’il n’aura pas per­du son temps à se payer de mots ?

Il est vrai qu’on est là par­fois comme on le serait sur des planches,
à faire sai­gner ses bles­sures,
à boi­ter bas pour peut-être se moquer de soi

A s’arranger du pas­sé décom­po­sé à l’aide de quelques vocables
plus ou moins bien son­nants, plus ou moins mal pesés au tré­bu­chet,
ou tré­bu­chant sur les mau­vais pavés de la parole.

Il est vrai aus­si qu’on ne sait pas sou­vent qui sur sa propre langue
vient faire les trois petits tours de piste du bate­leur
et s’en retour­ner sans conclure, vous lais­sant coi.

Mais quoi ? Faudrait-il se taire au pré­texte qu’on ignore
tou­jours un peu d’où viennent les phrases qui nous échappent,
tou­jours un peu en nous qui prend et garde le micro ?

Bien sûr il est des jours où l’on sonne faux,
des moments de dis­grâce où quoi qu’on dise et qu’on ose
on ne s’échine jamais que sur des cordes désac­cor­dées.

Qui n’a lu ces jeux de maux, enten­du ces cloches fêlées,
sen­ti en lui l’image conve­nue
le confor­ter de lâche­tés, de bien-pen­sance ?

Tous ces vers invi­tant le givre pour la frime,
ces asso­nances enfi­lant des perles de culture
n’auront tra­mé que de mornes poèmes silen­cieux.

Car l’air du temps ne chante pas.
Au bout des faci­li­tés qu’on s’accorde,
le lieu com­mun n’a rien à dire, à déran­ger.

Mais com­ment s’exprimer ici sans deve­nir
un tagueur, un de ces jeunes clé­bards
pis­sant par­tout pour mar­quer leur ter­ri­toire ?

Oh ! je ne leur suis pas bien dif­fé­rent d’ailleurs
et comme eux je ne grif­fonne et ne signe
jamais que des palimp­sestes sur des murs sales.

Mais com­ment subir sans déses­pé­rer
cette publi­ci­té qui vous rap­pelle à lon­gueur d’ondes et de pages
que vous n’êtes bons qu’à gru­ger, qu’à gaver ?

Comment gran­dir infan­ti­li­sé par le foot et la télé,
et les déma­gogues de tous poils pré­po­sés
à la for­ma­tion du cré­tin de demain ? 

Comment vivre, si la révolte n’est plus qu’une pos­ture d’ado bou­ton­neux,
une façon de se dra­per dans un éten­dard à la mode,
et l’amour, qu’une belle outre dégueu­lant son sirop ?

Comment aimer quand le faux amour
est comme le faux-ami dans l’ordre de l’illusion
prompt à vous faire tré­bu­cher par­tout sur des pièges de lan­gage ?

Il m’arrive ain­si sur l’estrade de me deman­der si, jouant
des mots et des choses et de leurs amours contra­riées,
je ne serais pas en train moi aus­si de vider mon sac de bro­cantes.

De me deman­der si je ne bat­trais pas mon­naie de singe
quand je ne suis plus bien cer­tain moi-même
de don­ner ma vie en gage et me por­ter garant.

On me dit que la poé­sie n’est qu’affaire de lan­gage…
Mais je sais bien moi que le chant des hommes
est un sang qui revi­gore le mien.

Qu’il m’aide à mieux embras­ser le pay­sage, à sen­tir plus fort, à voir plus grand
et que le moindre poème m’aura don­né du large
en mul­ti­pliant mes points de contact avec le monde trop fuyant.

Alors je vou­drais ne rien dire, ne rien écrire qui ne puisse
vous atteindre par des che­mins d’encre et de jus­tesse,
rien qui ne sache vous faire acquies­cer secrè­te­ment.

Je vou­drais nous révé­ler fra­ter­nels par les bon­heurs fugaces
et notre peur de les perdre, par les cha­grins qui nous fau­filent
et tout ce ver­tige que nous avons en par­tage.

Ces sentes-là sont des pistes de petit gibier, de bêtes dis­crètes
qui glissent à pas feu­trés dans les ravines,
pas des tra­verses pour une charge de bisons !

Ces sentes-là ne s’accommodent pas des mots trop gros,
des sen­ti­ments for­cés, ni du lyrisme qui s’écoute,
auquel il est si facile de céder le pas­sage…

Oui, j’ai peur de me four­voyer sou­vent, de n’être pas vrai,
de me payer de mots :
pauvre rétri­bu­tion sans doute, mais quelle image !

Je les vois et les entends rebon­dis­sant sur la table
comme pièces jetées pour solde de tout compte
dans une auberge sans charme où l’on n’aura fait que pas­ser.

Je les entends, ces mots qui font son­ner le vide,
dont tant d’existences croient s’enrichir,
et dont tant d’indigents finissent par cre­ver.

Oui j’ai peur de me rétri­buer de faux-sem­blants et de faux airs.
Je vou­drais vivre ici, de plain-pied, et n’y suis qu’a mi-mots.
Comme vous, je suis cet être incer­tain, un pré­sent qui s’absente.

Comme vous j’aurai cher­ché les for­mules qui aident à vivre
en me trom­pant sou­vent pour avoir mal choi­si,
pré­fé­ré celles qui pansent la plaie à celles qui avivent.

Comme vous j’en serai res­té à me deman­der encore
si ce que nous aurons vécu de plus intense
pou­vait trou­ver dans nos patois sa véri­té.

Et ce n’est rien au regard du non-dit,
des mots morts et pour­ris­sant au fond des ventres
faute d’avoir trou­vé la brèche pour naître.

Comme vous, tant de fois, je n’aurai pas su dire à temps,
pas su for­cer la pudeur, pas su oser, ten­ter la faille
pour don­ner sens aux remous, vie au cou­rant.

Les êtres aimés qu’on connaît trop et qui agacent,
les humi­lia­tions qu’on garde pour soi, les cha­grins
qu’on n’avoue pas, comme les élans qu’on réprime

vous font la langue char­gée et le cœur gros,
quand ce n’est pas l’esprit de l’escalier
qui laisse vos colères sans voix.

Nous n’aurons donc jamais rien avoué que nos regrets,
en retard tou­jours sur l’amour et sur la mort,
la bouche pleine sous le bâillon.

Je sais pour­tant un réel que les mots font chan­ter,
mais je sais aus­si pas­ser à côté, les yeux en dedans,
à côté d’une aubaine, d’une main ten­due, de la vie peut-être…

A vingt ans, je m’angoissais à l’idée
de perdre ma jeu­nesse à épin­gler sur mes pages
des papillons d’instants révo­lus.

Quand d’autres cou­raient les routes ou la gueuse,
que m’empressais-je donc de rat­tra­per
avant qu’il ne soit trop tard et que le néant l’emporte ?

Je me deman­dais si l’amour-livre tien­drait sa pro­messe
d’exalter la prose des jours,
de m’embarquer pour l’ici-bas.

Tant d’années après, rien n’est sauf
et je ne sais tou­jours pas ce qu’il y avait à défendre
de l’oubli, voire de l’insignifiance.

Je ne sais tou­jours pas quel ailleurs m’a pris en otage,
à quoi me relie cette trai­née de paroles mal tenues,
ni de quoi le silence aurait bien pu m’exonérer.

Je sais seule­ment que quoi que j’écrive ou dise,
je reste ce chaos d’embâcles que le flot du temps
char­rie et agglu­tine sous les arches.

J’ai été payé de mots, certes, mais rien n’est sauf
et je ne sais tou­jours pas ce qu’en échange
j’aurai aban­don­né ou qui sait même tra­hi…

Voilà, des livres sont là, que j’ai signés.
Mais si je m’estime quitte, c’est  parce qu’ils m’ont offert moins
le sou­tien des béquilles et du bras secou­rable,

que l’espoir d’avoir peut-être aidé quelqu’un,
entre mes lignes, à recon­naître son énigme,
à habi­ter son pay­sage.

Avril-août 2010
 

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