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PEN CLUB français : Liberté de créer, liberté de crier

Par |2018-10-18T07:11:33+00:00 7 juillet 2013|Catégories : Blog|

       

Cette antho­lo­gie de 128 pages nous condui­ra d’abord à réflé­chir sur la notion même d’anthologie et sur l’objet qu’est le livre antho­lo­gique. La pré­sen­ta­tion stric­te­ment alpha­bé­tique n’opère en effet aucun regrou­pe­ment par thème, par style, par géné­ra­tion ni par sen­si­bi­li­té. Elle pro­cède un peu à la façon du dic­tion­naire, jux­ta­po­sant sur le prin­cipe du « un poème par auteur » des textes qui peinent à dia­lo­guer ou à créer des syner­gies signi­fi­ca­tives. La den­si­té des poèmes, qui ont tou­jours un vis-à-vis quand le livre est ouvert, est aus­si sou­vent trop faible par elle-même pour invi­ter à une lec­ture qui ne soit que d’un poème à la fois. Il fau­drait donc sépa­rer les lec­tures par des actes de mani­pu­la­tion (mas­quer d’un signet, tour­ner les pages) aptes à res­ti­tuer à chaque poème sa sin­gu­la­ri­té dans l’espace et le temps, son iso­le­ment solen­nel, qui convient à la lec­ture de la poé­sie. Une autre démarche pos­sible est, bien enten­du, de cher­cher le poème des amis qu’on connaît, ou de tel ou telle, ou encore d’opérer un va-et-vient entre la liste biblio­gra­phique qui ter­mine le volume et les poèmes eux-mêmes. Des « notices bio-biblio­gra­phiques » on tire­ra, outre les infor­ma­tions direc­te­ment atten­dues, quelques remarques sta­tis­tiques : 38 femmes, 61 hommes, une pré­sence notable des Luxembourgeois, une faible diver­si­té de pro­fes­sions (du moins pour ce qui est indi­qué, car toutes les notices ne délivrent pas le même type d’indications), une plus grande pro­pen­sion des hommes que des femmes à don­ner leur âge (ce qui semble faire des poètes des gens comme les autres), un nombre consé­quent de poètes pri­més, etc.

 

Mais venons-en aux poèmes.

   Leur effet de masse d’abord. En terme de « style d’époque », une forte pré­do­mi­nance du vers libre et court, rimé de temps en temps, et ali­gné à gauche. Une liber­té pro­so­dique, donc, qui conduit plu­tôt vers des effets de poé­sie dans la prose, des effets (image ou musique) de conden­sa­tions for­melles inat­ten­dues et vers des « sur­prises rhé­to­riques », que vers les « effets d’ordre » de l’antique forme fixe (chère encore à Michel Houellebecq, pro­bable futur Académicien), d’où émer­geaient d’exceptionnelles infrac­tions, ou des apo­théoses signi­fiantes de la forme-fond. La forme plus libre d’aujourd’hui convient bien, dira-t-on, à l’idée de la « liber­té de créer » comme à celle de la « liber­té de crier », que pro­gramme l’anthologie, quoiqu’il ne s’agisse pas là d’une forme choi­sie spé­cia­le­ment pour conve­nir à ce pro­pos. Oui, mais il peut sem­bler inver­se­ment que cela affai­blisse, contex­tuel­le­ment, l’idée même de liber­té, ou plus exac­te­ment son geste libé­ra­toire. La ten­sion contrai­gnante (mesure fixe /​ cri) qui fai­sait encore le chant poé­tique ara­go­nien du Fou d’Elsa (« Il faut pour­tant que cela chante /​ je ne puis pas n’être qu’un cri /​ Cette chose en moi vio­lente /​ Y cherche une faille une fente /​ Par où passe la muti­ne­rie ») s’affaiblit ici, mais l’on ne sait plus bien si la baisse de ten­sion est un effet de la moder­ni­té impu­table sin­gu­liè­re­ment à chaque poème … ou un effet de masse de l’anthologie : quand tous les poèmes sont libres, chaque scé­no­gra­phie indi­vi­duelle de libé­ra­tion tend à s’affadir.

   Mais quoi, dira-t-on par ailleurs ! N’y a-t-il que de la forme qu’il faille se libé­rer ? Non pas ! Les car­cans inté­rieurs de l’existentiel nous étouffent aus­si, et sans y mettre les formes, et même par­fois d’être pré­ci­sé­ment « sans formes » :

 

                À table les dis­cours du père,
                Les cris d’un enfant de l’autre côté du mur
                Dans la voi­ture le silence
                De la mère le jour du départ en vacances (Thanh-Vân Ton-Tat).

 

Les expri­mer, leur inven­ter une forme dis­cur­sive est une façon de s’en affran­chir. On s’en libère comme on tousse, en les expec­to­rant. Car la poé­sie assai­nit l’esprit, en même temps qu’elle signale au monde un mal com­mun.

   Fonction médi­ci­nale intime et uni­ver­selle à la fois. Nature qu’on pour­rait dire pul­mo­naire, aérienne, res­pi­ra­toire, de l’océan-poésie, et qu’on trouve signa­lée (après Hugo, bien sûr !) chez Baudelaire d’un côté, intime (« Homme libre, tou­jours tu ché­ri­ras la mer »), chez Saint-John Perse de l’autre, épique (« C’étaient de très grands vents sur la terre des hommes »).

   Les trois courts textes d’introduction de Françoise Coulmin (l’anthologiste), de Jean-Luc Despax (Président du PEN Club fran­çais) et de Sylvestre Clancier (Délégué géné­ral du PEN Club aux Affaires inter­na­tio­nales) rap­pellent ce double registre intime et uni­ver­sel et saluent la jus­tesse et l’authenticité des contri­bu­teurs. Les contraintes qu’exprime la poé­sie, nous disent-ils, sont de tous ordres : intime, social, poli­tique, mais la voix qui les dit doit échap­per en tout cas au ridi­cule du dis­cours faux ou du nar­cis­sisme com­plai­sant. Elle parle pour l’autre et pour tous en même temps que pour soi ; elle parle avec sen­ti­ment mais aus­si avec idée juste, de ce qu’elle connaît, de ce qu’elle voit ou de ce qu’elle craint. Se pla­çant sous le patro­nage natu­rel d’Anatole France, fon­da­teur du PEN Club en 1921, les trois pré­sen­ta­teurs saluent donc la pré­sence d’une poé­sie « acte de foi » contre « ceux qui trompent et salissent » (F. Coulmin), dans notre « époque trou­blée » où se mélangent « fas­cisme » et « liber­té d’expression », « droits de l’homme » et anti-huma­nisme, démo­cra­tie et « socié­té de contrôle inter­con­nec­tée » (J.-L. Despax). S. Clancier indique que l’anthologie doit, dans cette pers­pec­tive de mon­tée des périls, être sym­bo­li­que­ment « pré­sen­tée dans les Balkans, à Bled », ce prin­temps 2014, cent ans, donc, après le déclen­che­ment de la Première Guerre mon­diale.

 

   Pour ce qui est de cha­cun des poèmes, les pré­ten­tions des pré­sen­ta­teurs paraissent glo­ba­le­ment légi­times : peu ou pas de poèmes sans inté­rêt ou faux, ou, quoique réus­sis, qui semblent éga­rés dans le recueil. Mais impos­sible de par­ler sin­gu­liè­re­ment des 99 pièces, qui méritent cha­cune un effort de fami­lia­ri­sa­tion du lec­teur et, pour ain­si dire, d’extraction de la gangue antho­lo­gique. Nous pro­po­se­rons seule­ment, à titre de sug­ges­tion, une ébauche de clas­se­ment (non exhaus­tive) par thèmes.

 

Politique, d’abord, avec « Good Year » de Jean Foucault (50), « La Patrie » de l’Israélienne Bluma Finkelstein (49), « Tu peux brû­ler ma mai­son » du Béninois Barnabé Layé (62), « Neuvain pour A.P. » [sur les témoins liqui­dés et la jour­na­liste assas­si­née de la Novaïa Gazeta] du Luxembourgeois Lambert Schlechter (94), « Gaza 2008 » de Jean-Luc Wautier (106) :

 

[…]

À la fenêtre du vide,
Des enfants sans mains
Applaudissent les fumées du silence.

 

ou « Murmurer le nom de sa mère dans sa langue inter­dite » de Françoise Coulmin (33).

 

Politique sociale, avec Françoise Geier, deve­nue « écri­vain public » dans un hôpi­tal de ban­lieue (54) :

 

[…]

Devenue écri­vain public à la demande,
j’ai dû écrire un poème d’amour
pour le mari Kinshaha Zaïre
d’une Agent de ser­vice congo­laise.
Elle était ravie du résul­tat 1er degré
Et va le reco­pier sur une belle carte pour le lui offrir !

[…],

 

avec « Les Banlieues-néon » de Linda Bastide (16), ou les « Paroles pri­son­nières » de Guy Chaty (27).

 

Questions de couple, de famille, d’école, d’enfance, avec « Mutisme » de Patricia Nolan (72), « Unchained my heart » de T.-V. Ton-Tat (99), « Ces tout jeunes enfants qui … » de Pierre Dhainaut (42) :

 

                […]

                                               Mais ici, la parole,
                nous qui pré­ten­dons les ouvrir au monde,
                nous l’aimerions vrai­ment, à chaque mot
                nous aurions élar­gi ce qu’espérait l’enfance.

 

« Le Passeur » [je veux par­ler à mon père] du Kurde Seymus Dagtekin (35) ou « Ne m’avez-vous pas enten­due » [sur le sui­cide des fillettes mariées de force] de Jeanine Salesse (91) :

 

Ne m’avez-vous pas enten­due
la nuit je pleu­rais
                 le jour je me débat­tais
Je cris dans le silence du puits
où mon corps d’enfant s’est jeté
en robe de soie et châle paille­té

[…].

 

Lyrisme, lumi­neux ou sombre, avec « L’Homme debout : libre » du regret­té Jean Métellus (68), « Liberté libre » de Michel Lamart (60), « Parlez ! » de Nohad Salameh (90), « Sombre constel­la­tion » de Denise Desautels (40), « Par le soleil de la mati­née » de Christophe Dauphin (37), « Nuques peu­plées » de Nicole Brossard (25) :

 

                […]

aus­si mar­chand de nano­se­condes et
d’esclaves, voleur de vie pri­vée sache que
dans chaque cen­ti­mètre de mots
un sel de vie se pré­pare hors de ta por­tée
dans le temps intime des nuques peu­plées

 

« Roulons ensemble dans la langue » de Claudine Bohi (22) ou « Amener les mots jusqu’au seuil du vrai » de Dominique Aguessy, qui ouvre l’anthologie (9).

 

Métaphysique (et) poli­tique (sans doute la sec­tion la plus nour­rie, sinon la plus variée de forme), avec « La Nuit des autres nuits » de Jean Orizet (73) :

 

D’une litur­gie vague ils célé­braient leurs dieux
sur des autels usés de trop de para­boles. […],

 

« Les Morts (frag­ment) » de Pierre Oster :

 

La construc­tion d’un lan­gage d’éloge
Oblige à faire appel à une fausse absence ! […]
 

Notre essence est pri­son­nière. Et ma pri­son un signe …

 

« Demain » de la Tunisienne Cécile Oumhani (75), « Ils savent ce que tu vas dire » de Laurence Paton (79), « La parole du poème pense » de James Sacré (88) :

 

La parole du poème pense
Et ne pense pas. Elle va
Sachant qu’elle va et ne sachant rien, pas même
Si elle parle en liber­té ou si la vie l’enferme
En son désir de liber­té.

[…],

 

« Tel le vent » de Frédéric-Jacques Temple (98), « Ronde parole que la Terre » de Paul Farellier (48), « nais­sance d’une parole » de Max Alhau (10), « Dit du poème » de Marc Alyn (13), « Les Portes » de Francis Combes (31) ou « Alambic » de Marie-José Chrétien (28).

 

Philosophie du corps et de l’esprit, avec « Poids juste sous dégui­se­ment de plume » de Brigitte Gyr (56) :

 

                la parole serait un papillon de nuit effleu­rant le jour
                – toutes bar­rières ban­nies de papier et de béton –
                vole­rait du poids juste sous dégui­se­ment de plume
                avant de se poser avec une légè­re­té affran­chie
                               de la dette de sang
                               de la dette de chair
                yeux grands ouverts sur
                                               l’indicible
                aurait cette liber­té de l’éphémère  […]

 

« Les Mots » de Gary Klang (57), ou « Le lan­gage tra­ves­tit la réa­li­té … » d’Anise Koltz (58).

 

Mais aus­si Humour (noir, pétillant, for­mel, réfé­ren­tiel, etc.) avec « Fiche iden­ti­taire en S(S) » de Roland Nadaus (71), « Leçon d’enfance : vous me ferez cent lignes » de Jean-Claude Touzeil (101), « Du côté de chez Swatch » de Jean-Luc Despax (41) :

 

Qui va là ? L’approximatif de chez Wikipédia
Honni soit qui mail y pense.
La terre est bleue comme une fac­ture d’Orange.

 

ou « Je n’écris plus ton nom … » de Fulvio Caccia (26).

 

Et pour finir, une indis­pen­sable rubrique Pour les enfants peut-être, avec « En Chemin de fer » de Suzanne Vanweddigen (103), « je vous dis tout » de Roxane Bellini (19) :

 

                Vous m’avez enfer­mée
dans vos cahiers d’école
dans vos livres fer­més
dans vos caves d’alcool

 

[…]

 

Je vous dis tout
                et dis tout de vous
avec des mots choi­sis

 

sans peur et sans men­tir
               plus libre que vous
je suis la poé­sie

 

« Ce Mot écrit avec leur sang » de Françoise Leclerc (64) ou « Les Mots » de Lionel Ray (85).

 

Car une antho­lo­gie ne sau­rait être com­plète sans quelque chose qui, dif­fi­cile et exi­geante sim­pli­ci­té, s’adresse ou peut s’adresser aux enfants. 

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