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PENSÉES TROGLODYTES

Par | 2018-05-28T07:12:03+00:00 25 mai 2014|Catégories : Blog|

 

Souvent des pen­sées sur­gissent d'on ne sait où

 

De Rio à Ceylan, une crête, un mont : ma mémoire épar­pillée…

Le cou­rant passe, s'accroche, devient hémi­sphé­rique, enva­hit toute la scène, ne contre­dit rien. Des tor­rents de sou­ve­nirs : peaux mortes, iris aux champs, pain levé, essence de mûrier… Soudain, dans ces méandres, un der­nier sen­tier.

 

Tu te rha­billes. Le tis­su entier tapisse les grains qui pulsent, s'affolent, montent au puits, arpentent dunes et creux, chute ver­ti­gi­neuse à l'orteil et sou­dain repli. L'arc se tend, dépeint la cible, étire les nerfs qui s'emballent sur la toile. Elle s'étale, se ramol­lit, réper­to­rie des tas de lieux inédits, sans nom, sans signe et pour­tant que j'identifie : là, cous­sins per­lés, ici, arène ven­true d'où je vins, Suez, les maré­chaux, ces yeux qui mirent le feu… La toile s'obscurcit. Une ombre des­cend, se sai­sit des corps les plus mal­léables et réin­vente le monde.

 

Au pré­ci­pice des mots

 

Juste encore cette voix, de celles, défer­lantes, qui vous enva­hissent tout entier. Une rumeur sourde, pro­fonde, insen­sée, de pleine éro­sion. Mémoire morte. Clair-obs­cur. Flèche mor­pho­gène qui réin­vente le temps. Inertie sal­va­trice. Viens-je donc du tor­rent, de mues suc­ces­sives, d'absence de tor­rent, de figures délé­tères ? Suis-je à  son image, un à vivre, un à peu près, un à valoir ?

 

Pour toute réponse : ces voix décom­po­sées qui me narguent, un mal lan­ci­nant. Piège, égé­rie ? La nymphe sur­git. Mal de crâne. Déferlement neu­ral. Vent sud sud-est. Embruns. Terres loin­taines, frac­tales. Je devine l'usurpation, mais ma coque ahu­rie a mal. Une tem­pête inté­rieure. Je ne sais plus par quel bout arra­cher ce mot qui déclenche tout. Des pen­sées auto­cra­tiques, envieuses, per­verses, sapro­phytes m'envahissent. En lieu et place de gémir, une vir­gule spa­cieuse. Un espace car­re­lé, lim­pide, assi­du à ma pré­sence. Un lieu mou­lé à la terre, sin­gu­lier et ténu.

 

Déli­ter une à une les épis­sures du lieu. Col éva­sé. Chute de reins abrupte. Deux anses en guise de séman­tique. Rien de moins abs­trait. Un lieu pal­pable, atteint, bri­sé. Soissons dira l'histoire, mais ce n'est pas la mienne. Est-ce alors du conte­nu qu'il s'agit ? Eaux fortes, eaux dor­mantes, eaux-de-vie ? Je n'y peux m'abreuver. Le conte­nant ? Amphore,  sculp­té, crête à nier ? Les mots ne disent rien. Ils signi­fient des choses éparses, écument des mémoires, ne font que par­ler. La cer­ti­tude est ailleurs, dans ce fon­de­ment géné­rique qui m'a fait être, cet éton­nant sou­ve­nir du dedans. Quand l'épicentre bou­gea.   

 

Au début, je ne com­pris pas. Derrière monts, formes et panses, un rai juste, fin, vif qui rou­git en un point, déver­sa son trop plein puis dis­pa­rut. La lumière s'intensifia, gagna en lim­pi­di­té, sus­pen­dit son vol, cha­vi­ra. Une nuée de phos­phènes, de grains argen­tés dans les dunes : mirage,  aura ? J'avançais à pas feu­trés. Un laby­rinthe s'ouvrit : sinueux à loi­sir, bour­ré d'alcôves, d'un seul tenant. A droite, l'enfant, à gauche le père. Un sen­ti­ment de déjà-vu. Des sen­ti­nelles à chaque bifur­ca­tion. Où cher­cher ? Par où com­men­cer ? Y a-t-il une fin ? N'y a-t-il jamais l'amorce d'une fin ?

 

Angoisses oubliées au pre­mier jour qui se fit. Puis au second, une clai­rière, je res­pire à tout va. La femme s'approche, un livre à la main, me dit de lire les pre­mières lignes : “  Si le monde était un leurre, serais-tu vivant ? ” Je réponds ins­tinc­ti­ve­ment oui, mais le doute m'envahit rapi­de­ment. Sa che­ve­lure, l'impact du je au soleil levant… Serait-il pos­sible que tout cela soit irréel ?

 

La suite dépeint une scène rupestre. Une sorte de géant dif­forme sans visage ni foi. Elfes par myriades. Ocres fon­dantes sur fonds d'azur. Animaux lourds et corne de brume. Odeur de souffre. Canevas rouge amer. Rocs bruns avi­lis. Vallées à perte de vue. Termitière. Cavernes du naître, paraître, dis­pa­raître : les entrailles de la terre.

 

Mes men­tales à nu.

 

Elle était donc bien là, ma pen­sée tro­glo­dyte. Enfouie sous des strates épaisses, dif­fuses, désuètes autant qu'étranges, des mues vol­ca­niques. Je sai­sis la pri­mi­tive. Déflorée, sur­prise dans les mailles enche­vê­trées, elle fait cha­vi­rer une à une toutes mes cer­ti­tudes. Noires, blanches, excrois­sances abu­sives, allu­vions, dédale de frus­tra­tions. Tout défile à rebours, se fait et se défait. Asymptote las­cive. Mentales effeuillées. Long che­mi­ne­ment. Soudain, l'écheveau plie, devient mal­léable, le flou s'estompe : je devine le chaos, la souf­france du monde.

 

Au début, je ter­gi­verse, refuse, erre et erre encore, mais la racine a pris et j'obtempère. Le len­de­main ? Ordonné, radieux. Un de ces jours qu'on n'oublie pas. Lisse, à fleur de sel, serein comme l'eau vive. Des oiseaux plein la tête. Se déroule face à moi l'histoire des amants de Rio. Elle est mer­veilleu­se­ment belle. La plage immense est le théâtre d'une dis­pute, du déchi­re­ment dont elle est née. Impossible de dire si c'est encore une enfant.  Je me vois lui tendre la main, une fois la tem­pête pas­sée, puis c'est le vide.

 

           Un vide serein, mais un vide. Aucune tona­li­té. Pas le moindre soup­çon de pen­sée. Seul indice trou­blant : la forêt aurait un nom. Barbarie, apo­ca­lypse, assomp­tion ? Un nom tout de même, ce qui signi­fie. Un nom écla­té, un frag­ment de quelque chose, libre inti­mi­té. L’image se tisse. Nez aqui­lin. Bouche pul­peuse. Front droit. Cils contra­dic­toires. Mes yeux bri­dés regardent au loin. “ Nul doute ”, dit l'homme en blanc, “il s'agit d'un déni fon­da­men­tal ”.         

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