> Petites notes d’amertume (5)

Petites notes d’amertume (5)

Par |2018-10-19T15:24:20+00:00 12 août 2013|Catégories : Blog|

Un vieil adage affirme qu’il n’y a que la véri­té qui blesse. Pourtant les bles­sures pro­vo­quées par les pro­pos injustes et la mau­vaise foi d’êtres chers sont des plus vives et pro­fondes que je connaisse.

 

Je suis en total accord avec ces deux phrases de Jean-Yves Masson, lues dans Le Chemin de ronde, beau cadeau de Pierre Maubé. J’aurais tant aimé écrire cette pépite d’une rare jus­tesse : « Promettre, c’est tenir parole. Se taire, le plus sou­vent, c’est donc déjà tra­hir. »

 

Il arrive un moment où le silence est tel qu’il devient irré­ver­sible et ne peut plus être rom­pu.

 

Deux écueils à contour­ner : la parole de trop et le silence de trop. Les deux ont le même effet désas­treux.

 

Il suf­fit par­fois d’une atten­tion bien­veillante, de quelques mots sin­cères, d’une main ten­due au bon moment, pour qu’on remise dans l’instant un immi­nent pro­jet funeste, qu’on avait pour­tant soi­gneu­se­ment pré­pa­ré. La vie tient par­fois à quelque infime coïn­ci­dence  essen­tielle.

 

Que de dégâts occa­sion­nés par le dis­cours intel­lec­tua­li­sant pro­pa­gé par les uni­ver­si­taires. Même les êtres à la réflexion la plus sub­tile, à la pen­sée la plus pro­fonde, se laissent par­fois séduire et entrai­ner par la spi­rale de la digres­sion clin­quante et super­fi­cielle et  par la méca­nique de la joute ora­toire  sans enjeu. Nul n’est à l’abri.

 

On a trop sou­vent confon­du avant-garde et élite. Aux avant-gardes je pré­fère les éclai­reurs, et sur­tout, de loin,  les indis­pen­sables sour­ciers.

 

Peu de chances aujourd’hui d’entrer dans le débat intel­lec­tuel si on n’est pas uni­ver­si­taire. A la rigueur, être jour­na­liste per­met d’être admis aux séances de  rat­tra­page.

 

Faire vivre une revue donne à connaître quelques belles ren­contres, une foule d’opportunistes et beau­coup d’ennemis ano­nymes ou décla­rés. Mais cer­taines ren­contres lumi­neuses com­pensent à elles seules  lar­ge­ment ces désa­gré­ments.

 

Concevoir une revue est une dis­ci­pline hau­te­ment col­lec­tive exer­cée dans une grande soli­tude.

 

Que de lieux com­muns savam­ment rehaus­sés par le jar­gon ampou­lé et pré­ten­tieux des uni­ver­si­taires et des pro­fes­sion­nels de cer­tains domaines comme la péda­go­gie, l’économie ou la com­mu­ni­ca­tion !

 

C’est typi­que­ment fran­çais de prendre la pédan­te­rie pour de l’érudition.

 

Depuis l’apparition de face­book, existe- t-il aujourd’hui un mot plus gal­vau­dé et plus vidé de sa noble sub­stance que le mot ami ? Rien d’étonnant que de plus en plus sou­vent dans la vie quo­ti­dienne les gens  dési­gnent comme amis de simples connais­sances avec qui ils sont en contact.

 

Mot d’ordre : quelle expres­sion ter­ri­fiante !

 

Feuille de route : com­ment cette expres­sion issue du voca­bu­laire mili­taire est-elle venue gan­gré­ner la langue des médias via le monde poli­tique ?

 

Les expres­sions popu­laires sont sou­vent d’une jus­tesse clair­voyante. Je me suis tou­jours fait du mau­vais sang. Rien d’étonnant donc qu’une mala­die du sang vienne aujourd’hui s’installer à demeure chez moi.

 

Plus que jamais, dans le contexte de pen­sée des­sé­chée et sclé­ro­sante qui carac­té­rise nos der­nières décen­nies,  j’apprécie sans réserve ceux qui ont une intel­li­gence sen­sible et  jaillis­sante.

 

Je n’ai aucun inté­rêt, aucune curio­si­té, pour les gens lisses et par­faits, à la vie sans his­toire.

 

La per­fec­tion me fait peur. Quelques petits défauts me rendent leurs déten­teurs tel­le­ment plus proches, plus sem­blables.

 

Dans les années 80, nous n’avions plus de futur. Aujourd’hui, nous n’avons plus de pré­sent. Bientôt on nous vole­ra même ce qu’il nous reste de pas­sé.

 

Un jour peut-être, la contem­pla­tion dis­pa­raî­tra du fais­ceau des facul­tés humaines.

 

Nous nous obs­ti­nons à mesu­rer l’avancée de notre civi­li­sa­tion au degré des biens maté­riels qu’elle pro­cure. Mais nous oublions que nous pas­sons une bonne par­tie de notre vie à tra­vailler pour les acqué­rir… et bien sou­vent pour ne pas les acqué­rir.

 

Pourquoi pré­sente-t-on l’Histoire comme une tra­jec­toire conti­nue, ponc­tuée de crises et de rup­tures ?  Il me semble qu’elle est plu­tôt consti­tuée d’histoires mul­tiples qui se super­posent et s’enchevêtrent dans la conti­nui­té.

 

Suite extraite de Petites notes d’amertume
(à paraître en 2014, Les Editions Sauvages)

X