> Phoenix n°12, prix Léon-Gabriel Gros 2013 décerné à Martino Baldi : Chapitres de la comédie, traduction Valérie Brantôme

Phoenix n°12, prix Léon-Gabriel Gros 2013 décerné à Martino Baldi : Chapitres de la comédie, traduction Valérie Brantôme

Par |2018-08-19T00:40:25+00:00 30 mai 2014|Catégories : Blog|

Jour ordi­naire comme tous les autres où « je » vaque à ses occu­pa­tions quo­ti­diennes, néces­saires ou futiles : cepen­dant : ce fut un jour mémorable/​/​ et per­sonne ne s’en avi­se­ra. Paradoxe.  « Je » s’interroge  sur le moment pré­cis du pas­sage d’un état dans un autre. Est-ce signe d’inquiétude, lui qui vient de tuer son père de façon pré­mé­di­tée, sans rai­son appa­rente, lui qui res­sent, à dis­tance, le moment pré­cis de cette mort, est-ce un signe d’amour ? Est-ce une réfé­rence à ce mythe répan­du du meurtre du père, de tout ce qui pré­cède, une libé­ra­tion ? Voilà bien des ques­tions que « je » ne se pose pas.

Dans 32 canettes, on fait le tour du pro­prié­taire : les acti­vi­tés ordi­naires, on vit, on existe comme les autres, on boit, on mange,  on se mas­turbe, on rêve à par­tir d’une fille, d’une chan­teuse, on déballe ses gour­man­dises.  Le lec­teur a l’impression que nous ne sommes plus vivants que par des ordres inter­po­sés venant du monde exté­rieur. Nous n’écoutons plus qu’un dis­cours tout fait, enre­gis­tré par la mémoire. Conditionnés, nous choi­sis­sons la faci­li­té, l’obéissance.

Mélange de réflexions et d’attitudes maté­rielles, M. Baldi essaye à tra­vers la bana­li­té du quo­ti­dien d’extraire quelque chose de durable qui puisse faire face au monde si même le point de départ est un meurtre, un obs­tacle peut-être. Il faut détruire quelque chose pour renaître ou naître. N’est-ce pas l’acte du poète face à la page blanche. On tue la blan­cheur, on macule la page (mas­tur­ba­tion men­tale), on laisse des traces de sang, d’odeur, de ses petits méfaits même à l’égard de soi. On se relâche. Nous par­tons à la conquête du monde, Baldi nous parle du drame inté­rieur qu’il géné­ra­lise (c’est le drame de cha­cun) ain­si n’est-il plus seul et peut-il se par­don­ner à lui-même ses petits gestes res­sen­tis par moments comme hon­teux, inutiles ins­tants que l’on accom­plit for­cés par ses envies, tou­jours à la recherche du moindre plai­sir.

Les textes tirent leur ori­gine d’événements per­son­nels et répé­ti­tifs ou d’événements col­lec­tifs et publics. Tout sujet est uti­li­sé sans exclu­sive, il suf­fit de regar­der, d’écouter.

Rien de nou­veau en somme :
le creux dans le lit n’est pas com­blé et les mots
sont dans leur éter­nel sang moi­si.

Baldi assume une cer­taine humi­li­té en affir­mant la recon­nais­sance qu’il doit à cer­tains. Il y a une volon­té de s’intégrer, de s’inscrire dans une culture et de la nom­mer face à ses lec­teurs. Des per­son­nages appa­raissent comme si l’auteur recher­chait une uni­té évi­tant la soli­tude pour débou­cher sur un par­tage. La vie est là, diverse avec ses joies, ses peines. Baldi y mord avec rete­nue et sou­plesse, sans tra­hi­son, sans fio­ri­ture, au plus près du réel res­sen­ti.  Il élève la vie. Il n’en fait pas une lumière, un modèle à suivre, mais juste, il la sou­ligne. L’auteur montre et par là fait naître un monde de sim­pli­ci­té qui sert, en fait, de paravent à la com­plexi­té de la vie, à son inquié­tude. Pour ce faire, il uti­lise un lan­gage clair, net, pré­cis, débar­ras­sé de méta­phores gran­di­lo­quentes. Nous écou­tons Baldi plus que nous ne le lisons.  N’est-ce pas une moque­rie du monde et de lui-même, une façon aus­si d’être plus cré­dible dans ce qu’il affirme ren­voyant la chose à chaque lec­teur ?

Chapitres de la comé­die : celle de tous les jours, notre éter­nel rôle trans­mis de géné­ra­tion en géné­ra­tion.

Nous avons retrou­vé les miettes d’un san­glot et, sur l’agenda,
entre les tickets de caisse des courses et les notes de télé­phone,
reco­piés d'une écri­ture d'enfant
deux vers d'un poète res­té un fils à vie.

Un ami tout jeune père m’écrit son éton­ne­ment
à la vue de la merde jaune de son fils
et je pense alors à com­bien de choses
utiles pour la com­pré­hen­sion et l’organisation du monde
on peut tirer de la merde des autres.

  Deux pas­sages qui font mieux com­prendre, plus qu’un dis­cours, l’univers décrit. Tout Baldi est là avec sa ten­dresse, sa vision d’homme ordi­naire, son accep­ta­tion et son éton­ne­ment d’exister dans les faits les plus concrets de la vie mais aus­si sa volon­té d’y échap­per par une géné­ra­li­sa­tion lan­cée avec fran­chise à la face de cha­cun.

Phoenix. Cahiers lit­té­raires inter­na­tio­naux.
Direction : Yves Broussard et André Ughetto
www​.revue​phoe​nix​.com
revuephoenix1@​yahoo.​fr
Revue Phoenix, 9 rue Sylvabelle, 13006 Marseille
Le numé­ro : 12 euros

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