> Pierre Schroven, Autour d’un corps vivant

Pierre Schroven, Autour d’un corps vivant

Par | 2018-05-21T01:35:56+00:00 29 septembre 2015|Catégories : Critiques|

 

Le poète-docu­men­ta­liste Pierre Schroven orga­nise des ate­liers d’écriture pour pro­mou­voir le désir de lire et l’accès à la lec­ture en milieu défa­vo­ri­sé, par­fois en par­te­na­riat avec des musées. Le petit volume de poé­sie qu’il pro­pose ici est ins­pi­ré par l’effet de lumi­no­si­té puis­sam­ment phy­sique que sus­cite la pein­ture de son com­pa­triote belge Cornelius van Beverloo, alias Corneille, co-fon­da­teur du célèbre mou­ve­ment Cobra.

Cependant, dans ces qua­rante-deux poèmes brefs, le rap­port entre les textes et les tableaux (il n’y en n’a pas de repro­duits, et il n’y a pas de réfé­rences expli­cites) reste très peu déce­lable ; ils sont en quelque sorte pré­sents-absents et comme mas­qué par le dis­po­si­tif de mise en page qui n’imprime que les pages rec­to : les poèmes font ain­si face à une page vide, et non numé­ro­tée, mais comp­tée.

Les poèmes sont en vers, mais non scan­dés, et non rimés sauf deux, les 30 et 31, qui pour­raient ins­ti­tuer une forme par­ti­cu­lière consis­tant à prendre un élan pro­saïque pour ne rimer que les deux der­niers vers, qui consti­tue­rait non pas une « chute » mais un « saut » dans la trans­cen­dance de la beau­té for­melle. Ainsi :

 

Les silen­cieux mou­ve­ments d’un mou­lin
Déposent à côté de tes yeux une clar­té
Dont on peut voir les vols mul­tiples
                              semer aux quatre vents
Toutes les dou­ceurs de vivre éper­du­ment (p. 69)

 

et

 

Hier, j’ai trou­vé un che­min à l’œuvre
                                 dans mon corps même
J’ai aimé sa façon de se pendre à mon cou
Pour me dire de par­tir
De mar­cher jusqu’à trou­ver une liber­té
Qui ne laisse à l’œil rien pour se poser (p. 71)

 

Mais cette forme éphé­mère se dis­sout aus­si­tôt, rem­pla­cée par aucune autre qui soit … visible. C’est que, peut-être, comme le 39e poème le dit, (p. 87) :

 

À force de fixer la mer
On en vient à dou­ter de tout
À écou­ter la vie en soi réduire à néant
Tout ce que dit une parole humaine
Et à s’endormir les bras en croix sur une plage
En se deman­dant de quelle vague on vient

 

Cette expé­rience de « désub­jec­ti­va­tion créa­trice », selon l’expression que le phi­lo­sophe Marcel Paquet uti­lise dans sa courte pré­face, nous invi­te­rait donc inver­se­ment à lier la rime et le mètre à un pro­ces­sus de sub­jec­ti­va­tion, de construc­tion d’un sujet par la forme de son dis­cours !

Voilà une pers­pec­tive inté­res­sante pour un péda­gogue, et un inté­res­sant … « sujet » de médi­ta­tion pour la poé­sie comme pour la pein­ture. Questionnement inté­res­sant aus­si pour le lec­teur, car, si l’on suit le rai­son­ne­ment, le lec­teur du poème in-forme et in-sujet est-il, lui, alors invi­té à se consti­tuer sujet lisant, ou in-sujet lisant ? Est-il sujet inter­pré­tant ou in-sujet n’interprétant pas même ? Quelle expé­rience est-il invi­té à vivre et quelle res­pon­sa­bi­li­té est-il invi­té à assu­mer ?

Expérience limite, n’est-ce pas, que

 

« Cette perte d’équilibre qui n’a pas de nom
Et s’abreuve de la mer­veille d’un geste » (p. 83)

 

Mais l’informe mys­tique, par une néces­si­té bien connue de toute litur­gie humaine, tend à prendre forme, se cris­tal­lise dans un geste recon­nais­sable, une pro­so­die,

 

« Et rêve à genoux dans le pos­sible d’un che­min illi­sible » (p. 61).

 

Il semble en aller de même dans ce recueil qui, en tout cas, invite à la réflexion.

 

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