> Piet Lincken, S’entraîner au passage des abîmes

Piet Lincken, S’entraîner au passage des abîmes

Par | 2018-05-26T23:32:14+00:00 14 septembre 2014|Catégories : Critiques|

« Le réa­lisme me donne l'impression d'une erreur. La vio­lence seule échappe au sen­ti­ment de pau­vre­té de ces expé­riences réa­listes. »
Georges Bataille, L'Impossible

 

Pour l'entendement clôt des mots habi­tuels (habi­tués à leur clô­ture), les abîmes sont impos­sibles à fran­chir. Il est donc tout à fait idiot (et inutile) de vou­loir s'entraîner à leur pas­sage.
Si d'aucun, non­obs­tant ce très sage pro­lé­go­mène, s'entête pour­tant à pour­suivre l'entrainement, l'entendement en chef pour­ra le décla­rer de la caté­go­rie des cré­tins ayant per­du tout sens com­mun, ou bien dans un geste à la mesure de son infi­nie (et bien connue) man­sué­tude l'admettre à celle des « doux rêveurs ». Nous aurions tort, tou­te­fois, de croire que cette sous-caté­go­rie soit plus « glo­rieuse » que la pré­cé­dente. Le géné­ra­lis­sime enten­de­ment tolère (sa tolé­rance est éga­le­ment légen­daire) les « doux rêveurs » tant qu'ils se rangent aisé­ment dans cette boite-là. Cette stra­té­gie lui a per­mit, entre autre chose, de mélan­ger, sans état d'âme, évi­dem­ment, les poètes avec les rimailleurs à l'eau de rose, les natu­ro­pathes et autres éco­los « enchan­tés », un bon paquet de phi­lo et  de miso-sophes, les zuto­pistes… bref avec tous les escri­vas­siers tié­dasses…
 

« En par­tant de L'Impossible de Georges Bataille (1962), ori­gi­nel­le­ment titré en 1947 La Haine de la poé­sie, Lincken montre, à la suite d'un Denis Roche, que le joli et le poé­ti­que­ment cor­rect sont les pires enne­mis du poé­tique. » (Eric Brogniet, extrait de la pré­face à S'entraîner au pas­sage des abîmes, Piet Lincken, L'Age d'Homme, 2011)
 

Nous voi­ci donc face à l'un des ceux-là qui veut per­cer le fond du tiroir moi­si des « doux rêveurs ». Le brû­ler à la flamme du verbe. Un fouet de feu dont la lanière trace un che­min, une voie étroite, « une voie d'accès à une ter­ra inco­gni­ta, à un temps et un lieu abso­lus, en per­pé­tuelle méta­mor­phose, donc à l'impossible. » (E. Brogniet)
 

L'entendement géné­ra­liste est réa­liste. L'impossible il s'en gausse, pour mas­quer son effroi, puisque impos­sible et incom­pré­hen­sible dévoilent son ina­ni­té. La poé­sie ouvre, avec force et vio­lence, à l'outre-entendement. Au per­pé­tuel­le­ment insai­sis­sable que les mots ne font que cer­ner, que déli­mi­ter. E. Brogniet, dans son excel­lente pré­face évoque un « racle­ment du moi » par le poète. Il s'agit bien de cela. La poé­sie ne « dit » rien, par les mots elle racle les mots, elle apo­pha­tise la parole uti­li­taire (« domes­tique » comme disait Khlebnikov), la parole vaine qui s'agite dans le poète et qui doit être trans­hu­ma­née (pour reprendre le « mot » de Dante).
 

Il y a bien une haine dans la poé­sie. Haine qui est l'impossible amour consu­mant !
 

« Que n’es-tu froid ou bouillant ! – Mais parce que tu es tiède, et non froid ou bouillant, je vais te vomir de ma bouche. » (Apocalypse de Jean, III, 15-16)

Franchir cet abîme d'anneau de peau de ser­pent. Frottement, racle­ment, fusion et rup­ture, exta­tique accep­ta­tion et refus incen­diaire. Avancée et recu­lade d'une célé­bra­tion cos­mique tou­jours hési­tante…

Se blot­tir dans le monde et fouet­ter sa face, se frot­ter à lui avec grâce et le fuir dans une grande flam­bée vio­lente…
 

L'antinomie amie se pro­file.
 

Le poète est, tou­jours-déjà le point de jonc­tion-fric­tion-fis­sion entre l'athée le plus véhé­ment et l'amant (éras­tès) de l'Amour divin le plus fou… Tous deux sont apo­pha­tiques dans l'âme !
Là est l'abîme. Là est le bel abîme. Le fran­chir ? C'est une autre ques­tion…
 

ce jour-là j'ai res­pi­ré l'odeur de l'âme (pour­tant ma figure d'humain
garde encore la trace de la lar­de­rie)
je leur chu­chote que je serai obéis­sant à leurs che­mins fleu­ris
/​à vrai dire, par les yeux de celui qui vous aime, la créa­tion n'a plus de barreaux/​
 

Les Bêtes, Piet Lincken

 

 

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