> Plus loin qu’ailleurs de G. Arnou-Laujeac

Plus loin qu’ailleurs de G. Arnou-Laujeac

Par |2018-08-21T16:28:28+00:00 30 juillet 2013|Catégories : Critiques|

L’élégie est un genre qui se fait rare dans la poé­sie contem­po­raine fran­çaise et il faut une cer­taine audace à Gabriel Arnou-Laujeac pour aller ain­si à contre-cou­rant dans ce long poème en prose qu’est son pre­mier recueil Plus loin qu’ailleurs. Le titre annonce bien l’intention de l’auteur : « Je t’emmènerai où s’exilent les peuples du vent, loin du trou­peau déses­pé­rant, loin de ses diables inhu­mains et de ses dieux trop humains ».Cet ailleurs n’est pas une uto­pie, il a un lieu, même si c’est «  en ce lieu sans adresse », celui où demeure ce que d’aucuns ont pu appe­ler « l’amour fou ».  Mais ce n’est pas du côté de Breton qu’il convient d’aller cher­cher les réfé­rences de Gabriel Arnou-Laujeac. Celui-ci nous parle, en fait, d’une expé­rience méta­phy­sique,  cer­tains diraient mys­tique ; celle de l’Amour abso­lu, vécu à la fois char­nel­le­ment et spi­ri­tuel­le­ment : « Jaillie à vif d’une flamme vir­gi­nale, la pas­sion nous prend tout entiers dans son souffle ani­mal : les étin­celles du soleil par­courent nos corps au galop dans un fra­cas d’océans ».  Cette expé­rience vécue ici-bas est res­sen­tie comme le seul moyen d’échapper à la bas­sesse du monde. «  Quels amants n’abritent point, au saint-des-saints de leur corps entre­mêles, la mémoire d’une plé­ni­tude à faire renaître ? »  écrit-il, nous fai­sant entendre que nos corps sont des « Temples » et que seul l’amour vrai rend libre, per­met­tant ce « retour » à l’unité, à la plé­ni­tude.

«  Par-delà ce quo­ti­dien trop étroit pour nos ailes existe un lieu vers l’étoile idéale, et c’est là que je t’emmène : vers la clar­té. Viens. » «  Je t’emmènerai loin, plus loin qu’ailleurs, à l’intérieur, mou­rir à ce monde inver­sé ».

D’autres avant lui, et non des moindres, ont ten­té de faire com­prendre et res­sen­tir cette expé­rience de l’amour, de nous par­ler de ce «  lieu sans adresse » où l’amour humain se confond ave l’amour divin. Ils ont pour nom Hâfez, Rûmi, et plus près de nous Tagore et son «  Offrande Lyrique ».

Mais  un jour,  l’amour que l’on croyait unique, s’éteint et «  L’amour borde une der­nière fois votre lit et vous donne le bai­ser du grand soir. Pourquoi ? » . Au-delà de la déses­pé­rance et de l’exil inté­rieur, « il faut ten­ter de vivre » comme l’a écrit un autre poète. Reste alors pour se retrou­ver à se fondre dans la Création,  ce « grand-tout » dont cha­cun de nous est une par­celle. Reste alors l’invocation : « J’invoque le sceau du ciel qui est un Souffle, un Souffle indomp­table, un Souffle qui tra­verse, puri­fie, res­sus­cite tout ce qu’il enlace au gré de sa danse insai­sis­sable ».

Cette quête de l’Absolu et d’éternité est ser­vie par une écri­ture rare dans la poé­sie contem­po­raine occi­den­tale. Exigeante, fluide et pure,  son lyrisme même, para­doxe d’apparence, dénude les mots pour les por­ter à l’incandescence. Sa langue s’adresse avec force à l’intelligence du cœur, celle qui nous fait échap­per aux contin­gences de notre siècle.

« Il reste l’écho du silence qui s’élève à contre-nuit, pour que sonne et résonne la pro­messe du retour, au creux des âmes apa­trides qui savent n’être point d’ici, ni d’ailleurs, et encore moins de main­te­nant ».

Merci à Gabriel Arnou-Laujeac de ce texte lumi­neux, aus­si intem­po­rel qu’universel, qui fait de lui ce  contem­po­rain sans âge, sachant, par-delà le temps  et l’espace, s’adresser à ce que l’humain a de meilleur et de plus haut en lui. 

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