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Plus Loin Qu’ailleurs (extraits)

Par |2018-11-19T10:23:39+00:00 27 septembre 2013|Catégories : Blog|

 

Avant de dis­pa­raître au loin, plus loin que l’œil humain puisse lan­cer sa flèche, les dieux secouèrent le fir­ma­ment, firent chu­ter sur mon front quelques frag­ments d’infini et insuf­flèrent en mon for la nos­tal­gie de l’Absolu. Un tison ardent plan­té dans la chair tendre, dès la nais­sance : l’écho du silence frap­pant dans ma poi­trine ; la pré­sence en l’absence, jaillie de l’océan des âges comme une vague d’équinoxe. Comment pou­vais-je souf­frir que l’on m’abandonnât aux chi­mères du deve­nir, que la plus écla­tante des lumières me pro­mît au cré­pus­cule d’un âge sombre ? Où que se tour­nait mon visage, je ne voyais qu’un monde aux temples d’ombres et l’ombre de l’absence recou­vrant chaque atome de l’univers : des trou­peaux errer à la sur­face de la terre, leurs fronts cogner les parois d’un laby­rinthe en trompe-l’œil ; des ber­gers nains, bour­sou­flés de vents mau­vais, démo­ra­li­ser les masses pour mieux les domi­ner ; des mains ano­nymes détour­ner la grande roue de l’histoire dans les chambres froides du pou­voir ; « la Bêtise au front de tau­reau » – vieille, laide et puis­sante – com­man­der aux étoiles éteintes et aux quatre vents de cieux vidés de leur Dieu.

Ce siècle sans ciel et sans ancrage n’était qu’un mirage ; cette poi­gnée de sable jetée dans l’océan de l’existence, qu’une fable : ce n’était pas moi. Je le savais. Je l’éprouvais. Quoi que je fisse, je demeu­rais spec­ta­teur ; quoi que je visse, étran­ger au spec­tacle. Ces hordes de morts vivants qui titubent au bord du vide me don­naient le ver­tige. Toute cette chair chaude ivre du vin de l’oubli me don­nait la nau­sée. Tout était trop laid pour être vrai. Je priais que l’on m’arrachât au long som­meil des Hommes, que l’on m’offrît amour et véri­té, conju­gués à l’éternel pré­sent. J’eusse aimé que le réel appa­rent tom­bât comme un voile au pied d’une Réalité plus vaste, qu’il s’y brû­lât sur-le-champ : pour tou­jours. Rêves d’Ailleurs. Rêves de plus loin qu’ailleurs. Mes pou­mons cher­chaient l’air des grands larges, celui qui manque cruel­le­ment.

 

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                       « Ainsi l’œil, éga­ré sur une vaste plage,
                       Voit les flots fugi­tifs s’éloigner du rivage,
                       Décroître, s’aplanir, bien­tôt n’offrir aux yeux
                       Qu’un tran­quille hori­zon confon­du dans les cieux »

                        Louis Raymond de Carbonnières

                       

Le pre­mier amour conjure le spectre d’un monde d’adultes aux ailes rouillées, aux rêves effon­drés, aux bras d’automates qui s’ouvrent devant vous mais ne se referment plus. Il prend la place du théâtre mon­dain, du men­songe citoyen et d’un deve­nir aux temples déserts, mitoyens de la misère au front ridé. Rideau. Place au soleil. À tous les soleils levants.

 

  La lumière est ici, avec elle.

 

  Elle se révèle à mon regard natu­rel­le­ment, comme le prin­temps dévoile le bleu du ciel ou l'or de votre peau. Elle retire len­te­ment fards, masques et parures et m’offre la vision d’une elle-même ensor­ce­lée, d’une elle-même ensor­ce­lante : une elle-m’aime et moi aus­si.

 

 Jaillie à vif d’une flamme vir­gi­nale, la pas­sion nous prend tout entiers dans son souffle ani­mal : les étin­celles du soleil par­courent nos corps au galop dans un fra­cas d’océans.

                

 Nous régnons en ce monde où l’être aimé devient tout, l’unique visage de ce qui n’a pas de visage, cet ailleurs sans rivage qui sou­dain s’offre à nu. Nous régnons en ser­vi­teurs de la pre­mière brû­lure, livrés à la fer­veur  et à la dic­ta­ture de nos dix-huit ans.

       

 

            Nos corps sont des cygnes sau­vages glis­sant sur la rivière du désir ; nos cœurs, deux vagues qui s’élèvent au flux et reflux de nos souffles impa­tients, puis replongent en leur source indi­vise, enter­rant l’espace et le temps sous le sable mou­vant d’insondables abîmes. L’immensité qui m’appelle, c’est l’océan qu’elle m’accorde, tout entier, en un enla­ce­ment. Et j’ai pour elle le même océan dans les bras. Que puis-je, sinon suivre l’onde occulte qui m’emporte loin des étouf­foirs ter­restres, nos corps sia­mois pour seule attache ?

 

  Si l’infini est sans attaches,  le sien est une attache de sang et de lumière, un lien  d’amour indé­nouable. Quelle âme résiste à l'ivresse du vin d’amour, et au désir d’absolu qui en pres­sa la vigne ?  Quels amants n’abritent point, au saint-des-saints de leurs corps entre­mê­lés, la mémoire d’une plé­ni­tude à faire renaître ? 

 

  Nous sommes ivres ; et notre ivresse, sans des­cente : cinq années d’insolente beau­té, de toute puis­sance inso­lée, cinq années que nous tra­ver­sons comme un seul jour, une seule nuit blanche, voya­geurs sans bagages sur un conti­nent sans sai­sons, dans la cani­cule d’un été per­pé­tuel.

 

   Et puis vient la chute.

 

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            Le pacte avec les cieux est rom­pu. Le para­dis se dérobe sous nos pieds : un vent mau­dit s’obstine à nous faire chu­ter de plus haut que nous-mêmes, avec une patience impla­cable. De mois en mois, puis d’heures en minutes et de secondes en pre­mières, chaque pierre de notre temple ima­gi­naire s'effondre dans un lent atten­tat du réel.

 

 Au der­nier souffle de la pas­sion, il ne reste de nos visages qu’icônes déchues ; deux gueules d’anges déchi­rées par la lame d’un amour pro­fa­né jusqu’aux reliques. Il ne reste que nos visages sans âme, et nos yeux inaptes à sou­te­nir la vision de la chute.  Il ne reste qu’elle et moi : rien.  Rien que la nau­sée dont la sen­sa­tion pré­cède la pro­cla­ma­tion : le désa­mour.

 

  Le désa­mour est un séisme. Il emporte la mémoire de ce qui fut sacré, de ce qui fait tout, de ce qui n’est plus. Il emporte tout dans sa chute irré­sis­tible, même votre ombre et sa lumière. Il vous laisse à demi-mort ense­ve­li, sous les décombres d’une rup­ture qui fend la terre, dans une soli­tude peu­plée d’ombres muettes : la pos­ses­sion et la dépen­dance, l'euphorie et le manque, la fusion et l'absence sont des stu­pé­fiants mil­lé­naires dont la faim est vaste et dont la fin dévaste.

       

 

 

 

 

 Tant de ciel per­du.

 

  Vous rêvez d’être l’exception, vous n’êtes que la règle : le pre­mier amour vide votre sac de billes pour le rem­plir d’étoiles, mais cet éclair bru­tal porte en lui la foudre qui les éteint, fina­le­ment, toutes une à une.

 

 L’amour borde une der­nière fois votre lit, et vous donne le bai­ser du grand soir.

 

 Pourquoi ?

 

 Pourquoi la pas­sion n’échappe-t-elle pas au   mou­ve­ment des marées, à la loi des contraires, au va-et-vient de l’ombre et de la lumière, à la méca­nique imper­tur­bable du déclin  de toutes choses  ici-bas ?

 

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   Je demeure seul, sans le pan­se­ment d'une parole, sans le cal­mant d'une réponse. Les mots ne pansent plus les maux, ils perdent pro­vi­soi­re­ment de leur magie, de leur superbe. Ils sont des oiseaux sans ailes, des flèches au souffle trop court qui retombent avant d'avoir atteint leur cible. J’erre sans elle dans le déni de sa vaine absence, comme un fan­tôme dans l’immensité trom­peuse de temples en ruine.

 

  Je dérive en silence, des jours et des lunes, sur la mer de ser­vi­tude qui inonde cha­cune de mes cel­lules en deuil, avant d’échouer par la grâce du temps sur l’autre rive des amours mortes, ivre du rou­lis de ma dou­leur nau­fra­gée. En me levant, dos à la mer, face au soleil, j’entends les baguettes du futur ros­ser le tam­bour de mon cœur, comme si le temps jusqu’ici sus­pen­du au ves­tige du pas­sé frap­pait de nou­veau à ma porte, m’ordonnant de lui ouvrir enfin, et de reprendre ensemble notre danse avor­tée.

  Je dois renaître de ce bat­te­ment imper­tur­bable, main­te­nant. Regagner le temps per­du à cher­cher ce qui n'est plus, ce qui n’est pas. Me lever, me recons­truire dans le vide et dans l'urgence d'un déses­poir libé­ra­toire : dans la red­di­tion de mes illu­sions sur l’autre, sur moi, sur l’éternité. Je sais désor­mais que la pas­sion des hommes est exclu­sive, fusion­nelle, psy­cho­trope, mais que l'essentiel est la durée qui lui échappe, le temps qui l'écharpe.

 J’accepte ce qui est : ce que je crois être. Ce déses­poir blanc, fruit para­doxal d’une pul­sion vitale, me délivre de la pri­son du manque. Le manque est là, mais plus ici ; du moins brû­lé-je de m’en convaincre, avec l’impatience de ceux qui doutent encore.

 

 

  Plus tard, la rage d’embrasser la mul­ti­tude se pro­page dans l’or de mes cel­lules, quand j’entends mon­ter dans la gorge de l’absurde ce cri d’impuissance qui m’arrache au long som­meil des sens :

 

  « Puisque tout est tran­si­toire, je les aime­rai toutes. Et aucune. » 

 

 C’est ain­si que le désir ral­lume pour moi son flam­beau, pour moi tout entier criant fem­mine.

 

 

Extrait de Plus Loin Qu’ailleurs (Editions du Cygne, juillet 2013)
 

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